HISTOIRE DE MUSICO

Histoire de musico

                      Histoire de musico.

               

 

                  L’aventure débute il y a cinq ou six ans dans un bistrot non loin de chez moi.

                  J’y allais parfois à l’époque, histoire de m’y installer devant un mauvais thé vert et d’y recopier des kilomètres de partitions. Ce travail de copiste est vraiment fastidieux, mais, le fait de l’exécuter parfois dans un lieu public, café ou restaurant, a toujours contribué à me le rendre moins ennuyeux.

                  Ce jour-là, j’en étais à mon énième double bémol, quand la patronne a cru bien faire en allumant la radio, et c’est là, ô magie, que je l’ai entendu, émergeant du silence comme un dieu :

                  « LE morceau ».

                  Attablé devant mes partitions, les ondes hertziennes étaient en train d’affoler mes sens en me distillant une musique tellement incroyable, que je ne résiste pas plus longtemps au plaisir de vous la faire partager.

                  Cela débutait par une séquence de batterie, produite assurément par une machine, dans le style « disco », à 4 temps, sur un tempo moyen, complétement mécanique, d’une durée de 7 mesures, et, à la huitième, il y avait un break, une coupure d’une mesure, dans l’espace duquel on entendait une voix de femme émettre une série de petits cris aigus, que même l’esprit le plus innocent de la république aurait eu beaucoup de peine à interpréter autrement que de nature sensuelle… pour donner dans l’euphémisme.

                  Et puis l’affaire se remettait en marche pour huit mesures.

                  Au bout d’un certain temps, un changement est apparu néanmoins par l’entrée en scène d’une basse.

                  Enfin, une basse…

                  Plutôt une sorte de vomissement dans les graves, à base de glissandi, histoire de bien engluer le rez-de-chaussée de la musique. Je voyais nettement une contrebasse martyrisée par un ivrogne hilare, au petit matin.

                  J’étais bien évidemment consterné, pourtant, me rattrapant in extremis à un sentiment d’une rare innocence, je me suis pris à croire que cette unique séquence de huit mesures était en réalité un genre d’introduction préparant l’entrée imminente de nouveaux éléments : Un développement, d’autres instruments, une modulation peut-être, un chanteur, je ne sais pas moi, mais quelque chose !

                  Mais en fait, non.

                  Non, car force fut pour moi de me rendre à l’évidence : cette unique séquence, avec la dame qui s’envolait à la huitième mesure, était bien l’unique thème de cette œuvre, qui a ainsi tourné en boucle pendant une dizaine de minutes dans l’air du bistrot…

                  Et c’est alors que ce grand moment est arrivé.

                  Une pensée, une idée extraordinaire se faisait jour dans mon esprit, un joyau.

                  Il y avait une petite voix qui me susurrait :

« Alain, prends la mesure de cet instant, car ce que tes oreilles ébahies viennent de percevoir est d’une grande rareté :

 Tu viens tout simplement d’entendre et de réaliser pour la première fois et en direct, le degré zéro de l’écriture musicale ! »

 Quel instant unique !

Je me souviens qu’après cette révélation, ma première pensée est allée auprès de Jean-Sébastien Bach.

Le cantor de Leipzig.

LA musique.

 

Dans le bistrot, le programme radiophonique a changé, distillant maintenant une platitude rose bonbon à l’américaine. Quant à moi, je choisis de m’évader loin des turpitudes mondaines absurdes et des fossoyeurs de l’art.

Mon enfance.

J’ai cinq ans et quelqu’un de ma famille me fait écouter un morceau de musique.

Il s’agit du ricercar à 6 voix de l’Offrande musicale de Bach, mais arrangé par Webern, qui n’a d’ailleurs pas changé la moindre note de l’original, mais par contre qui a entrepris de distribuer les 6 voix de la fugue à quantité d’instruments différents, donnant ainsi une couleur très intéressante à cette œuvre fabuleuse.

Je revois encore le vieux Gründig à bandes en train de me révéler cette musique inouïe dans la pièce du rez-de-chaussée chez ma grand-mère.

Le sentiment merveilleux de l’enfant qui découvre un trésor.

La sensation de cet instant magique suspendu dans l’air de la pièce.

Le souvenir de mon premier baiser à la musique.

 

Mais, toujours installé dans le bistrot, je constate que mon thé vert a suivi son destin, tandis que dans le poste, c’est maintenant l’ami Johnny qui nous apprend la vie en chantant « Les coups » !

Désirant soudain ardemment changer d’air, je règle donc mon addition et quitte sans regret les lieux du crime.

Dehors, l’automne vient d’entamer son œuvre picturale. La parure colorée des arbres devrait normalement enchanter mon regard, sur le petit chemin de gravier qui me ramène chez moi, pourtant la magie n’agit pas, tout occupé que je suis à ruminer une pensée lancinante :

« Je dois venger la musique ! »

La vraie musique.

Celle des émotions, celle qui emporte au loin, celle qui fait rêver, qui nous parle des sentiments, de l’amour, celle qui fait rire ou pleurer tant elle parvient à nous toucher profondément, la musique du cœur, celle qui nous fait ressentir la pulsation magique du rythme, celle qui veut bien nous accompagner tout au long de la journée en nous offrant le cadeau d’un refrain, la musique-médecine qui cicatrise, celle qui est si pénétrante que grâce à elle, on sait profiter du moment présent, bref, LA musique, cette activité humaine tellement sacrée, qu’elle aide à vivre tous ceux qui veulent bien s’y adonner.

 

Arrivé devant la porte de mon logis, je me fais la réflexion que le terme de vengeance est finalement un bien vilain mot, et que donc, je serais bien inspiré d’en changer.

Tout en tournant la clé dans la serrure, la notion d’humour absurde s’élève alors dans mon esprit, et le projet prend soudain forme :

Composer un morceau satyrique, en empruntant certaines formes de « l’œuvre inspiratrice », puis, entreprendre de dynamiter le tout en faisant surgir des éléments parfaitement inattendus voire carrément incongrus dans le tissu de base.

Mais je sens déjà des voix vibrantes s’élever en demandant : « Mais à quoi bon s’évertuer à mettre de belles choses dans du guano !... »

C’est effectivement une bonne question…

Et donc, laissant pour un temps les problèmes délicats, je me mets au travail.

Tout d’abord, il faut choisir une orchestration, que je souhaite évidemment bien plus originale que celle de la fameuse version radio, et je me décide alors spontanément pour une formule passionnante, que je pratique parfois : 2 pianos à 4 mains. 40 doigts !

Et vogue la galère !

Pour commencer, je reprends l’idée des séquences de huit mesures, que je commence à mettre en place sur un rythme binaire, mais pas vraiment disco, car en effet, comment reproduire un tel rythme décadent avec le seigneur Piano ?...

Du point de vue de l’architecture, je décide que chaque séquence de 8 mesures sera présentée deux fois, et se verra attribuer une lettre (« A » pour la première.)

Ensuite, au cours des 16 mesures suivantes, à la lettre « B », je fais en sorte que la première trame qui vient d’être exprimée continue son bazar , tandis que par dessus, je mets en place,  une couche supplémentaire, qui est constituée d’éléments thématiques différents.

Arrivé à la lettre « C », je continue le système, en faisant intervenir une troisième couche parmi les deux premières, et ainsi de suite, jusqu’au moment où les quatre pianistes n’ont plus assez de doigts pour gérer une couche supplémentaire.

Parvenu à ce stade, un premier module étant arrivé à maturité, il ne me reste plus qu’à repartir pour un tour, avec un nouveau thème de basse, de nouvelles couches etc…

Et voilà le plan fin prêt.

A ce stade de la construction, je me sens quand même drôlement satisfait :

Au départ, je voulais absolument une ambiance répétitive, mais sans forcément ânonner la même phrase pendant une demi-heure, et je me rends maintenant compte que le procédé des couches qui s’additionnent m’offre la possibilité de mettre en musique ce fameux slogan cher à nos édiles: « Le changement dans la continuité » !

Arrivé à ce stade de ma progression, une question amusante apparait : la durée du morceau.

En d’autres termes, combien de temps vais-je devoir continuer cette litanie, avant d’en libérer enfin l’auditeur ?... C’est alors que, je prends une décision d’une rare stupidité, mais que j’adore néanmoins, car finalement, elle colle parfaitement avec l’ensemble de la démarche absurde que je souhaitais à la naissance de ce projet : J’arrêterai le massacre, lorsque la partition arrivera à la lettre « Z » ! Comme chaque lettre vaut 16 mesures, 26 fois 16=416. Ce morceau fait donc 416 mesures, et je l’ai intitulé « Ouï ! ». Alors, pourquoi ce titre ?

 

A cause de la dame bien-sûr !

Et bien oui, il faut maintenant que je m’occupe de la dame, vous l’aviez oubliée celle-là, la « cantatrice » qui nous chantait sa joie, à la huitième mesure, dans le poste, il y a un siècle au bistrot !

C’est un passage obligé, je ne puis m’y soustraire !

Et bien chez moi dans ma partition maintenant, il y a juste un cri en voix de fausset « Ouï ! », en hommage aux extases si gracieusement offertes à nos rêves les plus secrets dans la version originale, et qui se trouve toujours sur le quatrième temps de chaque huitième mesure, comme un appel de batterie, mais avec un son de voix bien déjanté, et une pointe volontaire de ridicule.

Je voudrais ici remercier mon pote Manu Araoz qui m’a aidé à enregistrer les « Ouï » dans son studio !

J’aimerais encore ajouter que sur la fin, j’ai tenté l’emploi du  « bouquet final », histoire de terminer sur une note clinquante. J’espère y être parvenu.

En tout cas, si vous aviez la curiosité de bien vouloir partager cette expérience chevaleresque en ma compagnie, c’est facile car vous pouvez la trouver sur You Tube :

https://www.youtube.com/watch?v=mcWRsJ6O22Y

 

                  

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Commentaires

11.03 | 23:43

Baume de beaux mots : peu de mots, peu de maux....

...
03.03 | 17:50

coucou j'addore martina stoessel je suis allee la voir au REX a Paris c'était genial

...
03.12 | 20:15

Salut

...
12.02 | 09:07

Bravo !! très jolie histoire La Pignata J'y vais de ce pas !!

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