Les tagines du Mektoub

Les tagines du « Mektoub » :

 

David était artiste-peintre de métier.

Enfin, « de métier », dans la réalité, c’était peut-être un grand mot.

Disons que David vivotait tant bien que mal à Genève, exposant ses œuvres ça et là, d’une obscure galerie, à l’arrière salle d’un restaurant,en passant même une fois par un salon de coiffure. De temps à autres, il parvenait à vendre un tableau ou une eau forte. Heureusement pour lui, un jour il rencontra Yvonne. Madame Yvonne comme il s’obstinait à la nommer dans le but inavoué de garder ses distances car en effet, Madame Yvonne n’avait rien de la blonde helvète sculpturale qui hante les rêves de tout un chacun.

Non !

Madame Yvonne était une espèce de vieille folle dans la soixantaine, dernière héritière d’une ancienne famille genevoise de renom et qui s’ennuyait ferme dans son six pièces de la rue des Granges.

 Un soir, afin de tromper ce sentiment déplaisant, Madame Yvonne se souvint d’une qualité dont, pensait-elle, la nature l’avait parée : son talent pour la peinture.

Elle monta donc dans son grenier et dépoussiéra scrupuleusement son attirail de peintre du dimanche, ses pinceaux et quelques toiles, puis elle se mit au travail, retrouvant avec un délice qu’elle voulait très artistique d’anciennes habitudes et plein de souvenirs parfumés d’autrefois.

Quelques semaines après cette importante décision, le hasard, ce drôle d’oiseau, fit son œuvre, et Madame Yvonne rencontra David lors d’une exposition des œuvres de ce dernier à la galerie « La Chance », rue de la Méduse dans le quartier de Plainpalais.

Madame Yvonne, qui sans oser se l’avouer n’appréciait guère ce genre de quartiers, trop populaires à son goût, avait néanmoins bravé ses craintes et se trouvait donc là à contempler les dernières créations de David en sirotant un verre de Dôle blanche, histoire probablement de calmer ses émotions.

La peinture du genevois possédait quelques qualités : une certaine technique acquise lors de ses études aux Beaux Arts, mais également un soin tout particulier accordé aux détails, une minutie presque maladive que son auteur, l’assimilant sans doute à de l’honnêteté artistique, revendiquait non sans fierté.

Au chapitre de son inspiration, un objet unique dominait le travail de David.

La femme dans tous ses états.

Dans la pratique, c’était toujours le même scénario.

A chaque nouvelle œuvre devant la toile blanche, le pinceau de David, comme hypnotisé par le même sujet, peignait et repeignait encore et toujours un sourire ou une épaule féminine.

C’était délicieusement inévitable.

Madame Yvonne fut touchée par ce travail, c’est indéniable.

Légèrement décontractée par les vignes du Valais, émoustillée par quelque saveur printanière, car dehors, en cette fin d’après-midi de mai, la nature faisait joyeusement l’amour comme à son habitude en cette période, Madame Yvonne papillonnait comme une jeune fille devant les toiles.

-       Vous avez l’air d’apprécier il me semble…

Madame Yvonne sursauta.

David la regardait en souriant, puis un brin professionnel :

-       C’est lequel votre préféré ?

Madame Yvonne bredouilla quelques banalités en guise de réponse, car une foule de souvenirs si lointains qu’ils semblaient provenir d’une autre vie se bousculaient maintenant dans son esprit, comme autant de douces saveurs revenues subitement à la surface. Son âme, comme étourdie, virevoltait soudain dans un grand huit de sentiments enfin retrouvés.

« Mon Dieu, que ce garçon semble merveilleux… » songea-t-elle presque langoureusement.

David n’était pas à proprement parler ce que l’on appellerait un bel homme dans une série américaine, pourtant il était au bénéfice d’un charme réel en société, en particulier auprès du sujet principal de son œuvre, les femmes, ce qui ne manquait pas de lui valoir régulièrement de lancinantes inimitiés de la part des autres mâles de la cité.

David n’en avait cure, car, lorsque l’on est assis sur un trésor, l’on a toujours le temps de voir venir…

Et donc Madame Yvonne succomba.

Dans un premier temps elle essaya bien un ou deux remèdes que son éducation protestante lui suggérait :

« Mais ce garçon à une bonne quinzaine d’années de moins que toi », ou encore : « Fichu comme l’as de pique, il a sûrement une petite amie, ou même plusieurs si ça se trouve… »

Mais comme son sentiment premier lui revenait toujours, à la manière d’un boomerang, Madame Yvonne décida qu’il ne lui restait plus qu’une seule solution pour gagner son salut : la fuite en avant.

-       Je suis peintre moi aussi à mes heures perdues, avoua-t-elle, vous accepteriez de me donner des cours privés ? J’aime beaucoup votre style…

Elle fut étonnée par le timbre étrange que venait de prendre sa propre voix.

Pourtant la réponse du peintre la rassura pleinement :

-       Oh mais avec plaisir ! roucoula-t-il en esquissant un petit sourire enjôleur.

L’occasion de glâner facilement quelques deniers était bien trop inespérée et David sauta à pieds joints sur cette manne providentielle.

Trop heureux d’ajouter une nouvelle corde à son arc, il se laissa donc bombarder professeur particulier de Madame Yvonne.

Une ou deux fois par semaine, selon les désirs de son nouvel employeur, David se rendait au domicile cossu de Madame Yvonne dans la vieille ville afin de jauger le travail de sa bienfaitrice et de lui prodiguer ses bons conseils.

En bonne calviniste, Madame Yvonne n’eut aucune peine à masquer ses sentiments.

Elle se comporta donc en élève attentive aux indications de son maître, mais prenant garde à chaque instant de ne jamais laisser apparaître le moindre signe de son émoi en présence de David, soucieuse peut-être aussi de prolonger le plus longtemps possible cette délicieuse émotion d’être redevenue une jeune fille amoureuse comme par magie.

Et le duo fonctionna avec cet ensemble de règles tacites pour le plus grand bonheur des deux partis.

 Trois mois passèrent ainsi.

On était en plein mois d’août et la chaleur de l’été faisait remonter les odeurs du lac jusqu’en pleine ville, parfumant l’air de saveurs lacustres.

David qui se rendait chez Madame Yvonne afin d’officier, gravit les cinq étages du vieil immeuble sans ascenseur et sonna chez Madame Yvonne à sa façon : trois petits coups discrets comme il en avait pris l’habitude, pour le plus grand plaisir de son élève d’ailleurs, qui avait immédiatement traduit cette pratique comme étant une forme d’intimité inavouée de la part de son professeur.

Madame Yvonne venait d’ouvrir la porte tout sourire comme toujours. Elle portait son inévitable tailleur bleu marine.

David devina une présence derrière la maîtresse de maison.

Il y avait un couple.

Madame Yvonne fit entrer son professeur puis elle entama les présentations :

-       Mes amis, je vous présente celui qui me porte la bonne parole, mais surtout qui me supporte, mon professeur, mon maître, j’ai envie de dire : David qui est artiste peintre.

David voici mes amis Léa et John.

John est informaticien. Je n’y connais pas grand chose mais tout le monde dit qu’il est une sommité en la matière.

John toussota afin de s’éclaircir la voix, puis il dit avec un bel accent américain :

-       Bon, je ne suis pas un hacker, mais si je devais le devenir je serais un hacker noir…

Il avait le regard droit et il plut à David naturellement.

John fit un pas de côté et David put voir la femme tandis que Madame Yvonne enchaînait déjà :

-       Léa.

Léa, elle, est médecin et spécialiste des maladies tropicales, David si un jour vous vous faites piquer par la mouche tsé-tsé…

Tout le monde s’esclaffa joyeusement sauf David qui était occupé à une toute autre affaire. Il venait de VOIR Léa pour la première fois.

Et cette vision lui procura un étrange sentiment de vertige, car pendant qu’il regardait Léa, la petite voix d’une de ses fées intimes venait de lui glisser à l’oreille :

« Plus jamais de ta vie, tu ne rencontreras femme plus extraordinaire que Léa… »

Encore sous le choc de cette révélation, David réalisa soudain qu’il devait se manifester :

-       Ah oui la mouche tsé-tsé…non mais pas sous nos latitudes…heureusement…

Par bonheur Madame Yvonne vint à son secour en changeant de sujet :

-       Léa et John sont mes amis et c’est aussi le plus beau couple que je connaisse, bien qu’ils ne soient pas mariés…ne put-elle s’empêcher de calviniser. Puis se tournant vers David :

Mais à propos David, les femmes sont curieuses vous le savez bien et je me demandais : « Existe-t-il quelque part une inspiratrice de vos œuvres ? Une âme délicieuse que vous nous cacheriez…minauda-t-elle.

Allez David, dites-nous, les artistes sont de grands séducteurs à ce que l’on dit…

Alors David regarda Léa de la manière la plus neutre que possible puis il dit :

-       Il en est une effectivement.

Mais la nature très particulière de notre relation m’oblige à faire preuve de la plus grande discrétion quant à son identité, désolé pour la curiosité féminine…

Madame Yvonne qui perdait progressivement tout sens de la mesure, ne put s’empêcher d’enfoncer le clou :

-       Je parie qu’il y a un autre homme dans l’histoire !...

Mais David parvint à renvoyer :

-       Oh si ce n’était que ça le problème !...

Puis il se révolta gentiment :

-       Bon, je me suis assez laissé cuisiner pour aujourd’hui. Si on parlait un peu de vous Léa, la médecine tropicale…vous avez un cabinet ?...

Et la conversation continua sur le ton de la badinerie.

Madame Yvonne prépara son célèbre thé vert au miel de bruyère et, sans que personne ne le remarquât, d’une discussion à une autre, l’après-midi en prit un bon coup.

David adopta d’instinct une attitude légèrement en retrait, presque attentiste, n’intervenant que très peu dans la conversation.

En réalité, c’était une option tactique, car de cette manière il se réservait tout le loisir d’observer Léa à sa guise.

Léa était colombienne d’origine et comme la plupart des femmes latino-américaines, elle était au bénéfice de ce genre de magie du sud, qui sait si bien enivrer le regard qui les croise.

Elle dégageait une sorte d’ambiance poivrée, légèrement opiacée et assurément aphrodisiaque, presque un parfum naturel.

La peau brune de son visage était modelée selon les règles d’un ensemble de traits parfaits.

« On dirait une princesse inca… » admira David en proie à une émotion tout juste contrôlable.

 Soucieux cependant de cacher le fleuve d’admiration qui grondait en cascades dans son esprit, à un moment donné, David engagea la conversation avec John. Dans une tentative héroïque de donner le change, il fit semblant de s’intéresser aux histoires d’informaticien de ce dernier pendant de longues minutes et obtint ainsi l’opportunité de ne plus regarder Léa…

John, qui était à l’avantage d’un esprit vif et enjoué amusa beaucoup David qui ne put retenir une sympathie réelle à l’égard de l’américain, malgré le sentiment étrange que le peintre ressentait en face de l’élu du cœur de Léa.

Soudain John interrompit son histoire de virus, car il venait de dresser l’oreille en direction des deux femmes qui étaient en pleine discussion.

En fait elles parlaient des ongles féminins.

Madame Yvonne soutenait « qu’une femme se doit d’avoir les ongles longs et délicatement vernis » tandis que Léa, elle, défendait la cause esthétique des ongles courts et naturels.

Amusés, les deux hommes écoutaient les arguments de l’une et de l’autre en souriant.

Tout à coup Madame Yvonne interpella David :

-       Alors, David, qu’est-ce qu’il en pense l’artiste ?

N’est-ce pas que les ongles longs sont infiniment plus féminins ?!...

David, enfin… insista-t-elle.

Le peintre contempla un instant les dix petites merveilles si délicates aux ongles courts que la nature avait inventé le jour de la naissance de Léa.

-       Courts ! les ongles courts, et cela pour deux raisons cardinales pontifia-t-il :

La première raison est très simple :

Je ne souhaite pas que la femme que j’aime me prenne dans ses bras avec des griffes !...

Comment vous dire ?

Il y a un côté sorcière…avec des ongles longs…

Non, non, de la douceur, de la délicatesse !...

La seconde raison est d’ordre esthétique.

Avec ses ongles courts, la femme peut ainsi laisser apparaître davantage les rondeurs du bout de ses doigts, ce qui est beaucoup plus joli et moins agressif qu’avec les griffes ! Mais surtout très sensuel…

Madame Yvonne, en vieille routinière de l’existence encaissa le coup sans broncher, mais une pensée sauvage et néanmoins absurde venait de sourdre dans son esprit : « Demain, je me coupe les ongles… » puis elle se traita intérieurement de vieille sotte, ce qui eut pour effet de la calmer.

-       Ah bon, vous voyez les choses comme ça vous…regretta-t-elle ouvertement.

Ce fut cet instant que John choisit pour se souvenir d’un rendez-vous professionnel.

Après une ultime tasse de thé vert, le couple prit congé.

-       David, vous venez avec nous ? demanda Léa en esquissant probablement le plus beau sourire de l’histoire mondiale du sourire féminin.

Mais Madame Yvonne remit tout le monde à l’ordre :

-       Eh non, David  reste ici car c’est l’heure de ma leçon de peinture ! affirma-t elle avec une évidente satisfaction.

David ne put retenir une petite moue fataliste. Il salua le couple et Madame Yvonne raccompagna ses amis jusqu’à la porte qu’elle referma derrière eux.

-       A nous deux mon David !

Il faut que je vous montre ma dernière aquarelle. J’ai bien essayé d’appliquer ce que vous m’avez appris la semaine dernière mais…ça n’a pas si bien marché…

Vous verrez, j’ai employé trop d’eau, le papier a gondolé, quant au mélange des couleurs…

Et ce jour-là, David finit sa journée en donnant à Madame Yvonne le cours privé de peinture le plus distrait de toute son existence…

 

 

Deux mois plus tard, alors que les arbres du Jardin Anglais rougissaient à plaisir afin de célébrer l’automne, David s’offrit une petite balade paresseuse au bord du lac.

Ses pensées avaient des couleurs de saison, pendant qu’il marchait ; douces en raison des idées que peuvent faire naître les beautés de la nature en cette période, mais tout de même un peu tristes en imaginant le temps qui passe, comme souvent avant l’arrivée de l’hiver.

Le ciel de Genève était gris et bas sur la rade et le jet d’eau avait décidé de ne même plus exécuter sa parade habituelle, peut-être en raison de la désaffection des touristes pour la ville à cette époque de l’année.

Histoire de parfaire la grisaille ambiante, une petite pluie trop fine pour devenir réellement ennuyeuse se mit de la partie.

Le peintre sifflotta logiquement quelques mesures de « Singing in the rain » en fermant sa veste, puis son inspiration glissa naturellement en direction d’un univers musical plus propice à ses états d’âme.

Il se mit à penser à Chet Baker et fredonna le début de « My funny Valentine », tout en marchant tête baissée.

« Il y a une sorte de délice absurde dans la mélancolie » soupira-t-il.

Pressant le pas afin de se mettre à l’abri, il releva la tête quand soudain il la vit :

      Léa !

Se hâtant sous la pluie, elle arrivait en sens inverse se protègeant sous un grand parapluie rouge.

-       David !

Sa voix semblait particulièrement joyeuse.

Le peintre photographia un instant son sourire tandis qu’elle s’approchait.

-       Léa ! ça alors !...

David se réfugia sous le parapluie en prenant garde à ménager un tout petit espace entre la jeune femme et lui par un réflexe d’une pudeur toute genevoise.

-       Approchez-vous donc, vous allez prendre froid avec cette pluie…le sermona Léa.

Puis elle attira familièrement David contre elle avec son bras libre.

-       Il n’y a rien de plus fichant que d’attraper un rhume avant l’hiver, déclara-t-elle presque maternelle.

David ressentit une chaleur bien peu de saison le gagner avec délice.

Mais, la météorologie ayant ses impératifs, Léa et David optèrent de concert pour un repli stratégique vers le premier bistrot venu.

Traversant rapidement le Jardin Anglais, ils abandonnèrent les bords du lac pour se réfugier dans un petit restaurant à l’ancienne qui semblait en plus porter un nom prédestiné : « La Potinière ».

Deux mauvais thés en sachet et quelques banalités de mise en bouche plus tard, les deux nouveaux compères, visiblement bienheureux entamèrent une formidable discussion à bâtons rompus.

Tous les sujets défilèrent :

L’art, la politique, Dieu, l’amour, Madame Yvonne… mais curieusement, pas une seule fois le nom de John ne fut prononcé…

Léa s’exprimait de manière volubile, laissant chanter ses origines latines.

Ses mains sublimes emplissaient l’espace de gestes délicieusement esthétiques afin de mimer son discours.

Comme lors de leur première rencontre, David la laissa abondamment s’exprimer, prenant juste garde de rallumer la flamme de temps à autres, il relançait le verbe de Léa ponctuellement par une remarque appropriée.

Après quoi, il pouvait reprendre ses observations qui se terminaient immanquablement par la même conclusion :

« Mais sacré nom de jazz, c’était donc bien vrai, cette prédiction chez Madame Yvonne l’autre fois : Jamais je ne rencontrerai femme plus exceptionnelle »…

A ce stade de son voyage onirique, David se laissait glisser dans la deuxième phase : un sentiment étrangement agréable, comme une paix intérieure :

« Enfin, je l’ai trouvée, ma quête est terminée, et maintenant quand je pense à toutes ces heures perdues dans des lieux nocturnes et enfumés à chercher désespérément le regard de l’élue, parfois dans le vacarme absurde d’une discothèque…je me dis : c’est fini, elle est là, maintenant devant moi, pour moi… »

Mais le dernier volet de son triptyque intime était beaucoup plus sombre, car il concluait en dynamitant sans vergogne toutes les douces pensées de son auteur :

« Cette femme  n’est pas libre.

Quelque part, son amoureux, que tu connais en plus, doit l’attendre »

Ou encore :

« Tu ne peux pas saccager volontairement une histoire d’amour existante, juste pour t’approprier cette femme, aussi géniale soit-elle.

Il y a des règles… »

Et, dans le restaurant,la discussion ramenait David à la réalité.

-       Ah oui les gravures d’Escher…oui un vrai génie…et cette manière de nous faire douter de nos sens en jouant avec la notion du haut et du bas…incroyable…glissa-t-il.

Dehors, la pluie avait fini par abdiquer, et un timide rayon de soleil entreprenait de faire rougeoyer l’automne.

Manifestement l’heure était venue pour le duo de se quitter.

L’homme et la femme restèrent encore là quelques instants en silence, comme pour retarder le moment du départ, puis ils se levèrent. David règla les consommations.

-       On s’échange nos numéros ?

Comme à son habitude, c’était Léa qui servait en premier.

-       Claro ! espagnolisa David.

-       Je vous donne aussi le numéro de mon cabinet si jamais…ajouta la belle.

-       Pour la mouche tsé-tsé ?!...ironisa David et ils rigolèrent franchement.

-       Sacré Yvonne, se moqua gentiment Léa ; David vous devrez toujours vous souvenir qu’à notre première rencontre chez elle, nous avons parlé de la mouche tsé-tsé, la Glossina, c’est son nom scientifique, si je peux vous snober en tant que spécialiste…

Mais le pot de miel le plus doux finit toujours par se vider et le duo se sépara, visiblement à regrets, en se promettant de ne pas laisser tourner l’horloge trop longtemps avant une prochaine rencontre.

Et chacun reprit son chemin.

David rentra chez lui comme dans un rêve, passant et repassant dans sa mémoire le film qu’il venait de tourner avec Léa au Jardin Anglais et il remercia abondamment le metteur en scène…

Dans la vie de David, la semaine qui suivit fut le théâtre d’une cascade de distractions de la part du peintre.

Ses amis le trouvèrent absent mais se gardèrent bien de le lui faire remarquer, car dans leur esprit, les artistes ont souvent la tête dans les nuages.

Madame Yvonne, quant à elle, n’eut pas cette discrétion lors de sa leçon :

-       Mais David, vous rêvez…

Prenez-donc un peu de thé vert, ça vous donnera des vitamines !...

-       Ah oui, excusez-moi, je me suis couché à point d’heure la nuit dernière… s’excusa-t-il. Où en étais-je ? Ah oui les nus d’Ingres…

Le soir, quand il regagnait son appartement, il restait des heures à proximité du téléphone en faisant semblant de regarder la télévision.

« Tu ne peux pas l’appeler. » se répétait-il de manière lancinante.

« C’est impossible, elle vit avec une homme, bougre d’obsédé ! »

En plus il est sympa ce John… »

Ou parfois :

« Tu voudrais que ça t’arrive à toi, qu’une espèce de malade rêve continuellement à la femme de ta vie ? »

Dans l’esprit de David, Léa ne pouvait faire autre chose que d’être la femme de la vie de n’importe quel homme normalement constitué ; or cet élu bienheureux, il existait déjà cruellement à Genève et il s’appelait John…

David n’avait rien de la grenouille de bénitier.

Il avait abandonné depuis belle lurette les pratiques de sa religion, le judaïsme, pour un jour, se laisser aller aux délices de la libre pensée et de l’épicurisme.

Ainsi délivré des contraintes morales que sa foi aurait dû lui imposer, il n’en devint pas pour autant un être amoral.

Simple pécheur comme tant d’autres, il persistait néanmoins à respecter les valeurs essentielles de l’existence.

Ainsi donc l’idée-même de prendre la femme d’un autre lui semblait injustifiable même dans le cas du lévirat, et de toute façon, John n’était pas son frère… de plus il n’était pas mort…et non juif de surcroit !

Et il butait alors et toujours sur la même pensée : « Mais pourquoi doit-on tant souffrir pour réussir à se comporter justement ? » Et là, il se mettait immanquablement à délirer : « En fait, il nous faudrait deux Léa… » se dit-il en repensant à John.

Et ainsi donc les états d’âme de David, comme une balle de tennis sur un court, passaient inlassablement du bonheur immense de connaître Léa au désespoir lancinant de ne jamais pouvoir la posséder.

Contre toute attente, ce fut Léa qui relança l’affaire.

Lorsque David reconnu sa voix au bout du fil, il n’en crut pas ses oreilles.

-       Coucou David, c’est Léa !

  John est à Paris jusqu’à lundi, avoua-t-elle franchement, un congrès avec des pontes de chez MacIntosh je crois, je ne sais plus…ce qui fait que je suis célibataire ce soir, vous voulez pas que l’on aille manger un truc ? Je connais un petit resto marocain…leur tagine aux pruneaux…David…à se relever la nuit !

Le peintre ne savait même plus comment il s’appelait :

-       La nuit…ben oh oui alors !...puis se reprenant :

En voilà une idée qu’elle est bonne !

Léa appelait depuis son cabinet entre deux patients, ce qui fait qu’elle ne s’attarda pas.

-       A ce soir pour nos agapes ! conclut-elle avec un petit accent que David voulut coquin, puis elle raccrocha.

C’était l’après-midi et les minutes jusqu’aux 19 heures du rendez-vous s’écoulèrent avec une lenteur de supplice, quand enfin David poussa la porte du « Mektoub » dans un des quartiers chauds de Genève.

L’hiver pointait le bout de son nez, mais le restaurant était confortablement chauffé et des senteurs de cuisine épicée accueillaient l’arrivant.

Léa était déjà là.

« A l’heure pour une latino… » se dit le peintre, singeant amusé l’helvète moyen.

Elle portait une robe d’un rouge vif qui ne parvenait même pas à rendre sa beauté plus incendiaire.

Emu, comme à son habitude devant Léa, David s’installa et après les convenances d’usage à propos du temps ou de Madame Yvonne, ainsi que la commande des tagines aux pruneaux arrosées d’un Sidi Brahim, le couple d’un soir s’embarqua à nouveau dans une discussion passionnante.

En fait, ce soir-là ils dissertèrent sur la notion de vouvoiement.

Se rendant compte qu’ils le pratiquaient encore à leur troisième rencontre, Léa et David en arrivèrent à se demander pourquoi. Chacun avait sa petite théorie.

Ce fut le peintre qui ouvrit les feux.

Malheureusement pour lui, Léa entreprenait juste d’arranger ses cheveux en accomplissant des gestes invisibles avec ses deux mains derrière la tête.

Ce faisant, ses bras nus et bronzés apparurent comme deux nouveaux acteurs dans une pièce de théâtre.

Les courbes délicates de leurs muscles ressemblèrent un instant aux dunes de sable d’un désert lointain et ensoleillé.

Incapable de chasser une image aussi enchanteresse, David se racla la gorge puis il se reconcentra :

-       Ah oui le vouvoiement…

J’aime beaucoup le pratiquer avec vous, d’abord parce que je trouve cela ravissant, c’est agréable à l’oreille, ça change…et  cela donne un petit parfum un brin « vintage » qui n’est pas si désagréable dans ce monde de brutes, s’amusa-t-il, de plus, je trouve que ça nous va bien.

Et vous qu’est-ce que vous aimez là-dedans ?

Léa avait le verbe facile comme à son habitude :

-       Vous avez dit : « ça change… »

Alors David, imaginez un couple. Ils sortent ensemble très officiellement ou ils sont mariés si vous préférez…

-       Célibataires, ça me va bien, décida le peintre.

-       Vous avez raison, c’est beaucoup plus simple, et la belle colombienne de continuer :

-       Pourtant, ils ont une particularité qui étonne fortement leur entourage : ils se vouvoyent au quotidien malgré leur évidente relation intime.

Par exemple, ils sont attablés avec des amis en train de festoyer quand soudain la femme s’adresse à son compagnon :

« VOUS voulez bien me passer le sel… » vous imaginez la réaction des copains ?!... Cela serait très inhabituel vous ne trouvez pas ?

David le reconnut bien volontiers, mais déjà le Sud reprenait :

-       C’est précisément cet aspect inhabituel qui m’attire. Vous savez pourquoi ? Et bien parce que s’obliger à pratiquer quelque chose qui sort de l’ordinaire, comme de vouvoyer son chéri à longueur d’année, cela entraîne l’esprit à rester éveillé, voilà ! Et un esprit éveillé David, c’est justement ce qu’il faut à un couple afin de lutter contre les petites routines de l’existence.

Mais David, en bon helvète, globalement mieux nanti que le reste de la planète ne détestait pas forcément certaines des routines de son existence confortable.

-       Vous savez les routines de la vie…

Peut-être que Léa avait servi dans l’armée dans une autre vie, elle eut un geste presque militaire et très affirmatif.

-       Mais non David ! C’est l’accumulation des petits train-trains de la vie quotidienne qui provoque le désamour, philosopha-t-elle.

-       Mais vous ne craignez pas qu’avec le temps le vouvoiement ne se transforme à son tour en habitude ? insista son interlocuteur.

-       Je ne le crois pas, car en société cela resterait bien suffisamment atypique pour que le couple ressente régulièrement les effets que cette pratique ne manquerait pas de provoquer chez les autres. Les questions ou les commentaires des nouvelles connaissances les plus curieuses et les petites mimiques entendues des anciens.

Soudain Léa afficha un petit sourire que même un moine aurait trouvé coquin :

-       Attendez ce n’est pas fini, j’ai imaginé encore un truc vachement sympa :

Dans mon histoire, il y a cependant une exception à l’emploi du «  vous » chez ce couple extraordinaire.

Dans un cas et dans un cas seulement, ils ont le droit de se tutoyer, vous devinez lequel ?.. et là le moine fait une crise cardiaque, mais juste avant de rendre l’âme il a juste encore la force de dire :

-       L’amour…

-       L’amour charnel, surrenchérit l’impitoyable.

Et là David, une question capitale se pose.

Pendant que le moine réclame son extrême onction, la déesse continue :

-       Qu’est-ce qui se passe après l’amour ?

Le gars s’allume une clope. Bon très bien ! Mais après qu’est-ce qu’il va dire en se levant pour aller à la cuisine :

« Je TE ramène une bière ou je VOUS ramène une bière ? »

C’est une question qui m’a poursuivie pendant longtemps, après que j’aie inventé ce petit conte par une nuit d’insomnie, l’hiver dernier.

A quel moment vont-ils retourner au vouvoiement dans cette histoire ? Elle afficha une moue ravissante que David ne connaissait pas encore.

-       Et j’ai finalement tranché : le tutoiement doit persister juqu’au lendemain matin. C’est bien mieux comme ça !

Sentant qu’il vient d’échapper de justesse au jour de son dernier jour le moine refait péniblement surface :

-       Et au petit matin, le gars se réveille gentiment en regardant sa chérie toute décoiffée…

-       …il la trouve plus belle que jamais…lui souffle Léa.

-       …oui et il lui demande :

« Je vais préparer le petit déjeuner. Je VOUS fait un thé ou un café ? »

-       Exact, conclut la belle avec une évidente satisfaction.

Exactement.

Les deux âmes se contemplèrent un instant en silence sans chercher à masquer la satisfaction qu’elles éprouvaient à tourner d’aussi douces pages de complicité.

David, dont le niveau de comprenette n’était guère élevé à ce moment en raison de la charge émotive qui lui brûlait les sens, réussit néanmoins à lâcher une banalité :

-       Ouà je suis en train de passer une soirée merveilleuse…Et vous ?

Léa confirma, puis ils commandèrent les desserts tout en continuant à refaire le monde avec plaisir et ils trainèrent ainsi jusqu’à la fermeture.

La belle, qui était voiturée, raccompagna le peintre jusque devant chez lui.

Son coupé sport était bien équipé et une sono de qualité diffusait les accents ensorceleurs d’une dernière bossa-nova de Jobim, histoire de rêver quelques instants de plus. Et les deux amis se séparèrent une nouvelle fois à regret.

 

La semaine suivante David nourrit ses pensées en agitant toujours la même idée fixe :

« Mais comment Léa me voit-elle ? » se demandait-il en boucle.

« Je lui suis sympathique certes, elle apprécie ma compagnie de toute évidence mais à quel point ?

Je me rends bien compte que je lui plais, mais ne s’agit-il que d’un simple goût d’amitié dans sa bouche merveilleuse, quand elle songe à moi, ou bien lui arrive-t-il peut-être de s’aventurer dans des régions plus intimes de la pensée en évoquant mon image ? 

Je me le demande »

Comme, lors de leurs rencontres, leur attitude et leurs gestes n’avaient rien eu à souffrir d’équivoque, David ne disposait pas du moindre indice évoquant autre chose qu’une stricte amitié pour le moment. A son grand dam, mais... heureusement pour John, et curieusement cette pensée le réconforta.

Le temps passait et l’on était maintenant fin avril.

Les arbres dévoilaient leur toute récente parure de printemps, caractérisée par ce vert tendre qui ne dure que quelques semaines.

Léa et David avaient augmenté la fréquence de leurs rencontres d’un commun accord tacite et parvenaient ainsi à se voir une à deux fois par mois.

Le soleil avait réchauffé la ville toute la journée rendant l’athmosphère des plus printanières, lorsque David arriva en vue du« Mektoub », ce soir-là.

Léa, ponctuelle comme toujours, attendait dans le restaurant en sirotant un kir royal.

Elle avait troqué le rouge habituel de sa tenue contre un violet magnifique.

« C’est elle qui embellit les couleurs… » songea David en s’installant, et les délices de cette nouvelle rencontre firent à nouveau pétiller l’esprit de la joyeuse confrérie.

Léa, qui adorait ripailler devant bonne chair et bon vin avait un excellent coup de fourchette et ne craignait pas non plus de lever le coude ce qui sans aucun doute faisait d’elle une authentique fêtarde.

David, qui n’était pas en reste, quant à lui dans ce domaine, appréciait ce trait de caractère de la belle de ses rêves et l’avait classé depuis le début dans la liste des qualités de Léa.

Il avait bien essayé de remplir la rubrique des défauts à plusieurs reprises, mais malgré des efforts louables, il n’était parvenu à en identifier qu’un seul :

«  Elle met de la saccharine dans son café… »ce qui était effectivement un peu amusant au regard des habitudes alimentaires quasi pantagruéliques de la belle colombienne.

Et donc ce soir-là, le couple fit à nouveau bombance et la conversation alla bon train comme à l’accoutumée, pourtant l’intonation de Léa prit une raisonnance nouvelle aux détours de la soirée :

-       David, il faut que je vous avoue quelque chose…

Elle le regarda non sans malice.

-       J’ai menti…

David ne feignit pas son étonnement :

-       Vous avez menti ?...

Léa ne quittait pas des yeux son compagnon d’agapes.

-       Oui…j’ai menti à John pour ce soir…je lui ai fait croire que je sortais avec une amie…vous savez, je crois qu’il commence à être un peu jaloux de vous et de nos sorties nocturnes…

-       Jaloux de moi ?...

Le peintre s’était exclamé d’une manière beaucoup trop appuyée qu’il  regretta immédiatement, car Léa avait fort bien pu identifier la touche de joie involontaire que sa voix avait manifestée dans son intervention.

« Nom de Jazz, John est jaloux de moi !?... »

Normalement, si ses défenses avaient été correctement en place, David n’aurait pas dû sentir cette joie impossible, pourtant il dut se rendre à l’évidence, ce sentiment interdit était bien en train de l’envahir et de se transformer en véritable jouissance au « Mektoub… »

« Je rêve… » s’oublia-t-il.

-         Oui de vous…c’est comme ça ,insista la reine du midi, ça ne vous dérange pas  j’espère ?...

-       Oui…enfin non bien-sûr…c’est plutôt flatteur…

-       Je ne vous le fais pas dire…

Léa avait sa moue coquine 22 bis…

Et la discussion fila vers la notion de fidélité dans le couple.

David se trouva fort mauvais dans l’exercice n’invoquant qu’une série d’arguments bateau, tant son esprit était perturbé par les aveux de Léa :

« John est jaloux de moi…

C’est incroyable !

Jaloux de moi… »

Cela aurait pu être un rap.

Mais le plaisir d’une soirée en présence de son élue étant  parfaitement intarissable, le peintre savoura cette liqueur avec la même jubilation que d’habitude.

Une fois couché, il peina à trouver les bras de Morphée, non sans avoir ânoné son dernier rap jusqu’au petit matin :

« John est jaloux de moi, c’est incroyable… »

 

De manière étonnamment précipitée, Léa rappela David trois jours plus tard.

-       J’ai très envie d’un couscous ce soir pour changer. Vous êtes libre ? On se voit au « Mek » comme d’hab, demanda-t-elle en utilisant l’un des termes de leur nouveau petit vocabulaire intime.

-       Au « Mek » ?! Trop top !

Vendu le couscous ! Je me réjouis !...

-       Et moi donc ! Il faut absolument que je vous parle…car j’aurai bien besoin de notre amitié ce soir révéla-t-elle et, sans laisser le temps à David de réaliser sa dernière phrase, elle mit fin à leur conversation :

-       A ce soir David ! puis elle raccrocha.

Au cours des quelques heures qui le séparaient encore du rendez-vous, l’heureux homme ne put échapper à la question du jour :

« Mais qu’est-ce qu’elle peut bien vouloir me raconter ? » se demanda-t-il jusqu’au soir.

N’y tenant plus, il prit le chemin du restaurant avec une bonne heure d’avance, se promettant de flâner jusqu’au quartier des Pâquis où se situait l’endroit magique, mais ses jambes ne voulurent rien savoir, et il se retrouva installé devant le désormais traditionnel kir royal, vingt bonnes minutes avant l’heure convenue.

Rongeant son frein, il comptait encore les bulles du breuvage quand, mettant fin à son doux supplice, Léa toujours en avance, entra dans le temple de leurs rencontres.

Immédiatement l’air de la pièce prit une autre saveur.

Pourtant, malgré les effets euphorisants de ses atours, Léa semblait dégager une ambiance différente. Une petite ride qui aurait bien souhaité l’enlaidir si peu cela soit-il, ne parvenait pas à ses fins sur son front, quand enfin la nature reprit ses droits et la princesse inca s’assit dans un mouvement gracieux, un demi-sourire aux lèvres.

Les deux amis éprouvaient le même plaisir presque physique à chaque rencontre,mais il semblait encore manquer l’étincelle nécessaire afin de lancer la conversation.

David ne trouva rien de mieux que de jouer les mâles pressés…

-       Vous vouliez me faire part de quelque chose…dit-il, souhaitant rompre la glace.

-       Oh non ! Pas tout de suite, se révolta gentiment Léa, j’ai besoin de me détendre avec quelques bulles… Le garçon arrivait avec un à propos bienvenu et Léa se retrouva rapidement devant le petit frère du premier kir royal.

Le couple se cantonna dans les banalités d’usage comme par pudeur jusqu’à l’arrivée du couscous.

David se posait toujours une question au sujet du « Mektoub » :

« S’agit-il réellement du meilleur restaurant maghrébin du coin, ou est-ce Léa qui rend sa nourriture aussi délicieuse… »

Une fois la semoule servie, l’agneau et le poulet disposés dans les assiettes, Léa décida de se mettre à table :

-       David rien ne va plus avec John…on s’engueule à journée faite.

On ne se comprend plus…

J’ai l’impression que tout se passe comme si chaque jour, on découvrait un nouveau défaut dans le caractère de l’autre…

Ce n’est pas agréable.

Puis soudain elle fit un coq-à-l’âne incroyable :

-       Vous connaissez « la carpe à la juive » ?

David connaissait.

Une recette des juifs de l’Europe de l’est.

-       La carpe est un animal qui vit habituellement dans la vase, ce qui lui procure un goût peu appréciable en cuisine, continua-t-elle.

Pour contourner le problème, une fois pêchée, il suffit de laisser la bestiole vivante quelques jours dans une fontaine ou une baignoire pendant lesquels la carpe va recracher toute cette vase. On appelle cela « dégorger » . Sa chair se purifie alors et elle en devient comestible.

Bon ben voilà. C’est ça qu’il me faudrait en cette période, déclara-t-elle fataliste. « Dégorger toute la vase de ma relation avec John, cela me ferait le plus grand bien… »

Elle eut un petit sourire amusé :  

-Je suis une carpe David… vous voyez ce que je veux dire ? 

David la comprenait parfaitement, malgré tout, être le confident des déboires amoureux de la femme que l’on aime était une situation des plus inconfortables.

Cependant il se mit en quatre et, pour tenter de complaire à Léa, il poussa même la duplicité jusqu’à imaginer des remèdes aux maux de son aimée :

-       Vous devriez tout tenter pour vous retrouver.

Prendre le temps de refaire des choses agréables en couple ; je ne sais pas moi, un week-end à Venise…

Mais Léa ne releva aucune de ses propositions, tant elle paraissait résignée à supporter les grisailles de son actuelle situation sentimentale et David dut se contenter de son rôle de confident attentif et silencieux.

Au bout de quelques minutes, l’orage finit quand même par s’éloigner et la conversation reprit un tour moins personnel.

L’atmosphère à fleur de peau se calma quelque peu et le couple finit par changer de sujet.

Curieusement, David ne se souvint jamais de la tournure que prirent leurs propos à ce stade de la soirée ; ce dont ils avaient parlé ,tant la nature des révélations sentimentales de Léa avaient colonisé sa mémoire et, comme l’heure de fermeture était largement dépassée, il se laissa raccompagner en voiture dans un étrange état second.

 

L’hiver avançait ses pions impitoyablement mais n’eut aucun effet sur la chaleur de la « tradition mektoubienne » hissée désormais au rang de coutume quasiment officelle, et la fréquence des rendez-vous s’accentua encore.

Sortant de sa réserve, c’est David qui contactait de plus en plus régulièrement l’objet de ses rêves en appelant plutôt au cabinet de Léa pour des raisons évidentes.

Un beau soir à la sortie de leur dernier festin, alors que la neige tentait d’obliger la cité à blanchir, David proposa une petite visite à l’AMR, l’endroit « in » pour le jazz à Genève.

-       J’y ai mes entrées, révéla-t-il, j’ai un pote compositeur qui bosse dans la maison, un gars givré… vous verrez, mais l’endroit est cool.

Ils pénétrèrent dans l’établissement qui était situé à deux pas du « Mektoub ». On était lundi et la porte du club au sous-sol était fermée.

-       Allons voir ce qui se passe dans la salle de concert au premier étage.

Le couple gravit les vieux escaliers rapidement pour investir le local en question qui était bien ouvert quant à lui.

La lumière était allumée, mais il n’y avait âme qui vive à l’intérieur, seuls quelques instruments de musique, un saxophone,  une guitare ainsi qu’une contrebasse semblaient attendre leur maître autour du piano à queue.

-       Probablement un groupe qui répète. Ils doivent être en pause, décréta le peintre. Entrez Léa, installez-vous, je vous offre une petite surprise…

David se dirigea familièrement vers le piano et, une fois assis devant l’instrument, il laissa courir ses doigts sur le clavier.

Le peintre avait étudié le piano en dilettante au cours de son adolescence. Il était tout sauf virtuose, néanmoins, avec les années, il était parvenu à maîtriser un petit univers jazzy en progressant essentiellement à l’oreille.

Après quelques arabesques de son cru, David s’attaqua à une vieille mélodie : « The Shadow of your smile » car le titre de la chanson lui faisait penser à Léa.

Historiquement,  David se rappela que ce thème était en fait un  vieux « saucisson » servant à décorer musicalement un joyeux navet hollywoodien. David en oubliait toujours le titre. Un truc qui mettait en scène les éternelles disputes congugales d’Elizabeth Taylor et Richard Burton, avec en toile de fond la superbe baraque américaine au bord de la plage.

Le genre d’œuvre idéal pour un concours de baillements… mais la mélodie restait de belle facture avec ses enchaînements typiquement jazzy et David prit un réel plaisir à l’habiller à sa manière en improvisant.

Pendant qu’il jouait, Léa avait approché sa chaise du piano, observant les développements que David tentait d’imposer à sa création.

La tête de la jeune femme se mit à suivre le tempo lent de la ballade.

David arrivait au bout de sa démonstration. Il évoqua une dernière fois le thème initial, puis il entreprit de construire la séquence finale en organisant une suite harmonique plutôt réussie, et finalement, il termina sur un bel accord de treizième qui resta suspendu quelques secondes dans la pièce avant de laisser place au silence.

-       Ouà, vous m’aviez caché ce talent- là… lui reprocha Léa en souriant. Alors là ,je dois dire que vous m’en bouchez un coin David…

Non, franchement !...

Le peintre savourait son effet.

-       Eh oui, quand j’ai le temps, j’aime bien « boxer la commode », argotisa-t-il.

Alors Léa rapprocha sa chaise. Ses genoux touchaient presque ceux du pianiste.

-       « Boxer ? »…un bien drôle de mot pour un instrument aussi délicat…surtout quand il est effleuré par vos mains David…

L’homme n’avait jamais entrepris de « compter » le nombre de conquêtes qu’il avait faites au cours de sa vie car naturellement l’idée de quantité lui répugnait en ce domaine, pourtant, si quelque farfadet mal intentionné l’avait forcé à le faire,nul doute que cela aurait pris du temps…

 Peut-être qu’en quadrillant la ville par quartiers…

Ce qui fait que David était un authentique connaisseur, un professionnel de l’âme féminine.

A ce titre, il comprit instantanément que la petite lueur qui venait de s’allumer dans les prunelles de la jeune femme était fatalement le prélude à un tout prochain baiser…

Remerciant le ciel de l’avoir pourvu de ce talent, il trouva juste la force de réagir. Il reprit aussitôt sa place au clavier et demanda :

-       Et « Body and soul », vous connaissez ?...

Mais son interprétation fut interrompue rapidement car les musiciens avaient écrasé leur clope et venaient reprendre leur répétition.

David qui les connaissait échangea quelques mots avec eux puis   les gratifia de l’un de ses plans favoris : « Il n’est de bonne compagnie qui ne se quitte… » Le couple salua l’orchestre, puis il abandonna les murs de l’association en silence.

Dans la voiture au retour, le même silence presque douloureux persista puis, à la hauteur du pont du Mont-Blanc, Léa envoya un peu de musique douce.

Arrivés devant la porte de l’immeuble, les deux amis se remercièrent mutuellement pour la soirée, le repas, le piano etc…puis, spontanément, ils inaugurèrent une nouvelle pratique en se serrant dans les bras l’un de l’autre.

« Que c’est bon, mais malheureusement si chaste…regretta David.

Si seulement…tout à l’heure…près du piano… quel abruti ! J’étais à deux doigts de…de… »

Mais dans la voiture, Léa avait repris le volant et s’apprétait à tourner la clé de contact.

-       Au revoir David et à tout soudain !

Et l’abruti se retrouva sur le trottoir en train de regarder les phares arrière du véhicule qui s’éloignait.

 

La semaine suivante égrèna chacune de ses minutes avec une lenteur sadique, tandis que le téléphone du peintre s’obstinait à revendiquer l’on ne sait quel droit de grève au plus mauvais moment.

Le huitième jour pourtant, il mit fin à ses ardeurs syndicales et reprit son travail.

À la première sonnerie, David s’était précipité vers le combiné.

C’était Léa.

Enfin.

David, qui aurait renoncé sans le moindre regret à un rendez-vous avec Léonard de Vinci en personne pour une soirée avec Léa, était bien évidemment libre et il confirma donc ses disponibilités pour le soir même au lieu dit en se réjouissant à l’avance et, quelques heures plus tard, la joyeuse amicale des hédonistes se retrouva donc une fois de plus à saliver devant les saveurs épicées du Maghreb.

La conversation s’engagea gentiment, comme traditionnellement. Pourtant David en vint se demander si le Mostaganem qui accompagnait les tagines ne s’était pas trouvé mêlé à quelque fiole contenant un philtre magique lors de sa conception, tant l’attitude de la Colombie semblait de plus en plus agitée.

En effet, la princesse semblait un brin caféinée ce soir- là dans le restaurant.

Ses gestes et ses propos étaient des charbons ardents qui affolaient les sens.

Néanmoins, lorsque les digestifs eurent pris place sur la table, était-ce un signal, l’atmosphère se calma progressivement. Il y eut même alors un silence étrangement long.

David qui, lorsqu’il était ému, n’était jamais avare de ses gaffes favorites tenta de reprendre la main en lâchant à brûle-pourpoint :

-       Et avec John…ça va comment ?...

Une quinzaine de lamentations plus tard, David regretta sa question, car en effet maintenant, la flamme était repartie de plus belle dans le verbe de Léa, et il commençait à faire vraiment chaud au « Mektoub »…

A un moment donné, comme pour s’accorder un peu de climatisation, la princesse dégraffa les deux premiers boutons de son chemisier, laissant apparaître la naissance d’un décolleté.

L’effet en était tellement pétillant, qu’il aurait transformé instantanément un vulgaire soda en Don Pérignon. 

Oh, ce n’était pas Jane Mansfield !

Non.

Juste du Léa 10 000 carats et franchement…

David était juste satellisé non loin des anneaux de Saturne…

Alors Léa avança légèrement son buste en direction de son ami, les coudes sur la table et les mains croisées sous ce menton de rêve, elle le dévisagea :

- Cessons donc de toujours parler du passé et vivons un peu dans le présent.

David, je ne sais pas ce qui va m’arriver avec John…une séparation ?... Probablement, mais quand ? Franchement je me sens tellement…perdue…

Son sourire effaça sans peine une petite moue de contrariété.

-       Alors, pour me retrouver, je m’intéresse farouchement au présent, vous comprenez c’est mon remède et parfois je rêve aussi du futur… ce qui est très bon également.

Or, ce qui se passe dans ma tête ces derniers temps…

Elle fit semblant d’arranger une mèche de ses cheveux qui ne lui avait rien demandé.

-       David, tant pis je me jette à l’eau : Je…il faut que je vous parle de nous, voilà…annonça-t-elle, comme soulagée après un aveu.

On se connaît bien aujourd’hui et il n’y aurait que le regard d’un abruti de naissance pour ne pas voir… enfin… pour ne pas voir que l’on s’entend si bien vous et moi, je veux dire… c’est remarquable… c’est rare…

-       Oh oui alors…

Le niveau mental du peintre était proche d’un  enfant en bas âge.

-       Oh oui alors…

Il avait répété sans même s’en rendre compte, mais déjà Léa reprenait :

-       Bon, j’ai conscience que j’ai un genevois en face de moi David, je suis lucide… Elle pouffa. Question sentiments, il faut y aller mollo…

Et là tout le monde éclata franchement de rire, ce qui eut pour effet de détendre un peu l’atmosphère.

-       Comment vous dire ? poursuivit-elle, je me suis rendu compte que je pensais de plus en plus à nous… à nos petites bouffes tellement sympas, à toutes nos discussions et finalement, j’ai réalisé que c’était la première fois de ma vie que j’avais… elle hésita pendant une seconde qui ressembla à une éternité… que j’avais une relation pareille avec une homme voilà…tant de complicité… et j’ai commencé à ne plus pouvoir m’en passer tout simplement ; d’ailleurs vous aussi, vous avez dû ressentir le même truc, affirma-t-elle péremptoire, j’en suis sûre David !...

-       Oh oui alors… puis au prix d’un effort surhumain, il ajouta :

-       C’est évident…

-       Vous voyez, c’est naturel entre nous, tout simplement parce que nous avons tous les deux un point commun David : Nous avons un caractère atypique, vous savez cette chose qui énerve la majorité et qui en intrigue quelques-uns… mais quand nous sommes ensemble plus de problème puisque : « Qui se ressemble s’assemble »… dit-elle avec un sourire qui aurait détrôné Vénus en personne.

Un léger courant d’air souffla soudain en direction de l’homme, faisant migrer les effluves d’un parfum jusqu’à ses narines.

David, qui était au parfum justement de toutes les saveurs féminines naturelles ou artificielles, reconnut un classique des plaisirs de l’odorat.

« Shalimar »… s’enivra-t-il en silence puis il s’efforça de remonter à la surface :

-       En fait… je vous plais…

Mais la balle revint aussitôt :

-       NOUS nous plaisons vous devez dire !... et c’est pour cette raison que je suis en droit de vous demander une faveur ce soir, mi amigo.

Cette petite espagnolade avait joliment pimenté son discours, mais David ne se doutait pas que la cavalerie allait débouler.

-       Oui naturellement fit-il soudain curieux, de quoi s’agit-il ?

La femme regarda son compagnon puis avec une douceur qui allait oblitérer la conscience du peintre pour toujours elle dit:

-       David, j’aimerais beaucoup que l’on se tutoie…

D’étranges harmoniques s’étaient emparés de la voix de Léa, car sa tonalité avait considérablement baissé, ajoutant une sorte d’ambiance de chanteuse de blues à son timbre vocal.

-       Quoi ?!!...

L’esprit du malheureux soupirant tombait à pique…

« Mayday Mayday ! »

-       Vous voulez dire là, maintenant ?!

Mais la panthère tenait sa proie :

-       Non pas maintenant David…tout à l’heure… Puis après une petite pause stratégique : tout à l’heure jusqu’à demain matin…Et demain matin vous devrez me vouvoyer à nouveau…vous savez…

-       Demain matin ?...

-       Ne faites pas semblant de ne pas comprendre mon David… C’était la première fois qu’elle l’appellait ainsi… Vous vous souvenez de notre histoire à propos du vouvoiement il y a quelques mois, alors donc, disons que demain matin, vous me vouvoierez à nouveau, comme le veut la règle du sortilège, mais… elle rigola tendrement… vous m’aurez tutoyée toute la nuit auparavant…

David connaissait le chant des sirènes, et toutes ces légendes  de femmes qui encorcèlent le mâle avec mille et un stratagèmes depuis l’aube des temps… mais là tout de même…

Insensible aux états d’âme de son désormais chéri, la fée sonna la curée :

-       Je me demande quel effet cela nous fera… de nous tutoyer pour la première fois…

Comme le peintre ne parvenait rien à produire d’autre qu’une série de bredouillements aussi appropriés en pareille circonstance qu’un cri de Mick Jagger au beau milieu de « La Pastorale », sa mie vint à son secours.

-       Vous avez droit à un véto, si je m’aventure trop loin… c’est vrai que j’en deviens soudain très hardie, il me semble David…

 Je vous accorde donc un véto, mon cher genevois, le taquina-t-elle.  Pourtant vous n’êtes pas protestant…

Ce gag eut le mérite d’amuser le descendant d’Abraham et l’ambiance se normalisa quelque peu.

Mais si une mante religieuse n’a aucun remord au moment de croquer son époux, c’est qu’il est tellement heureux de se laisser dévorer le pauvre bougre…

Et Léa remit l’ouvrage sur le métier :

-       David, c’est complètement fou ce qui m’arrive. Mais disons que cela m’est un peu « tombé dans la tête » il n’y a pas longtemps.

Tenez,  c’était lors de notre dernière soirée quand vous m’avez régalée avec votre jazz au piano. C’est arrivé pendant que vous étiez en train de jouer « The shadow of your smile », vous vous rappelez ?

David qui était parvenu à diminuer un peu son émotions confirma.

-       Je vous regardais faire quand soudain… en fait… j’ai réalisé… … j’ai réalisé que… Mais rien ne sortait.

-       Oui vous réalisiez que ?... David était comme un gynéco au chômage, mais Léa semblait toujours en lutte contre d’étranges forces inhibantes, pourtant après un regard à faire fondre d’un seul coup toutes  les glaces de l’Antarctique, elle reprit l’avantage :

-       David, il est des sentiments qui ne souffrent pas du moindre doute, tant l’origine de leur existence- même, leur source se situe dans le ventre, dans les tripes .

Cela leur confère un caractère indubitable, vous comprenez ?!...

La prêtresse continuait son avant-propos interminable et sans crier gare elle appuya sur la détente :

-       David je vous aime et je vous aurai…Voilà…et comme pour atténuer la violence de la bombe, elle risqua une explication biblique :

Je sais, ce n’est pas vraiment votre culture, mais il y a une très belle phrase dans le Nouveau Testament : « Tu ne me chercherais pas si tu ne m’avais déjà trouvé… » David, je crois qu’il est temps pour nous d’arrêter de nous chercher…

Et il y a une autre chose dont je suis absolument sûre :           

-       « Il » sera magnifique…

-       …  « Il » ?...

Le pauvre garçon errait dans le désert à la recherche d’une oasis.

Léa prit sa main avec douceur.

-       Oui… « lui », le petit être tout neuf qui arrive à toute vitesse…il nous a vu…

Puis évoquant le futur :

-       Non mais David, vous le voyez le petit être, vous le voyez ?

Nous qui nous entendons si bien…

Il n’aurait juste pas vos petites lunettes rondes, car j’ai une très bonne vue et cela primerait à la conception… cela primera, corrigea-t-elle avec malice, pour le reste il nous ressemblera, il sera un peu givré… juste ce qu’il faut pour avoir l’esprit de curiosité, et il sera très joli, ça… surtout grâce à moi… plaisanta-t-elle .

Et nous dans tout ça ?

Et bien nous, on sera juste un peu gagas au milieu de la pièce et je vous fiche mon billet que cela risque bien de nous inciter à nous tutoyer très souvent… c’est certain…

-       VETO !

Une femme se retourna dans le restaurant.

Etreint par les démons de sa morale, David avait presque crié et tout s’arrêta, à la manière d’un rêve de Gaston Lagaffe, quand Prunelle débarque avec le courrier de la journée, l’humour en moins…

Boum !

Dur retour à la réalité.

Dans le silence un peu lourd qui s’ensuivit, David eut tout le loisir de penser à ce petit elf malicieux en lui qui voulait toujours le ramener dans le droit chemin de SA morale à lui le gnôme !... Sans la sale bestiole, David serait peut-être en train de tenir la main de Léa en ce moment.

Quant à John… et bien John, il finirait bien par rompre un jour ou l’autre de l’avis même de Léa, et la route serait libre…

Alors pourquoi avoir employé ce stupide véto ?

Peut-être parce que le sale petit lutin de tout à l’heure, n’était-il qu’un vulgaire petit macho caché au fond de lui et ne sortant qu’au plus mauvais moment afin de faire le gendarme :

« Mon gars, une femme c’est toi qui dois la draguer, pas le contraire !... »

David qui cultivait volontiers ses propres côtés féminins se lamenta à cette idée en espérant vivement qu’elle soit fausse.

Inévitablement, la soirée-tagine tourna court ce soir- là et les deux amoureux en oublièrent même les digestifs, quittant l’établissement bien avant le couvre-feu.

Pendant le voyage du retour, ils parlèrent de Pina Bausch, alignant sans sourciller une belle quantité de poncifs à propos de la danse moderne.

Arrivés devant chez David, ils souscrivirent à leur nouvelle coutume en s’offrant une douce accolade qui dura bien longtemps, puis ils se séparèrent dans l’air glacé de la Genève de février, et David se dirigea résigné vers une nouvelle nuit d’insomnie.

 

Un mois s’écoula.

Trente jours sans la moindre nouvelle de Colombie.

Au plus bas de ses affres nocturnes, David imaginait qu’il avait perdu Léa à jamais et que, peut-être blessée par son véto, elle l’avait rejeté ou pire oublié…

Mais, comme une prière sincère et constante finit toujours par être entendue, un beau matin le téléphone tinta joyeusement, réveillant le peintre qui se débattait encore dans les brumes de l’un de ces jolis lendemains de cuite qui consternent tant la sécurité sociale.

-       Coucou David c’est Léa !

Sa voix avait retrouvé ses sonorités d’antan, d’avant l’incident du véto… comme une page tournée, et le ciel était redevenu bleu.

-       David, vous vous souvenez, je vous avais parlé de ma sœur…

-       Oui oui, Laura, se souvint le peintre.

-       Ça sera « Léa et Laura », ou « Laura et Léa », choisissez le plus musical…

David n’eut aucune peine à imaginer son petit sourire enchanteur quand elle jouait avec les mots.

-En  fait, elle à débarqué hier à Genève de Paris, mais je pense à un truc : je vais tenter de la soustraire à John qui l’adore bien entendu, et je vous l’amène ce soir au « Mek »…qu’est-ce que vous en dites ?

Mais je vous préviens, vous qui appréciez tant la beauté, vous risquez fort de partir à la renverse !

Ah j’oubliais ! Il y aura une surprise pour vous, la première fois que vous allez la voir…

-       Une surprise ?!

L’homme comme toujours avait un coup de retard.

-       Taratata, pas au téléphone ! Ce soir au plus tôt !

A tout à l’heure mon cœur, vous m’avez tellement manqué…

Et le son mécanique tant détesté raisonna dans l’écouteur.

Une heure avant d’aller au rendez-vous, David reçut un coup de fil de Madame Yvonne.

Elle n’avait plus d’encre de Chine et, en raison des privilèges de sa naissance, il fallait que David lui en apporte tout de suite, enfin si cela ne le dérangait pas…

David qui ne pouvait pas se défiler promit que, au plus tard dans un petit quart d’heure il serait chez elle avec le matériel en question, et il s’exécuta avec une précision digne de chez Rolex.

 Manque de chance, Madame Yvonne lui tint la jambe pendant de longues minutes. Il dut se plier au rite du thé vert pendant que son hôte l’abreuvait de mille questions au sujet du pointillisme. Finalement, à la manière d’un animal qui réussit à s’échapper d’ un piège, David parvint à s’extraire de l’appartement.

Mais les aiguilles de la montre ne l’avaient pas attendu,  et il rejoignit le « Mektoub » avec un bon quart d’heure de retard.

Les deux sœurs étaient déjà là, devant le traditionnel kir royal, et le peintre entra en cherchant les mots pour excuser son retard, quand soudain il s’arrêta comme foudroyé.

Son cœur entreprit une étrange danse arythmique.

Deux jumelles, souriantes en diable, jouissaient de son étonnement.

En plus de ça, les deux coquines avaient prévu un gag :

Elles s’étaient habillées de manière parfaitement identique : pantalon noir, chemisier rouge et un même petit foulard en soie serrait délicatement les deux mêmes cous sublimes.

Celle de gauche prit la parole :

-       Je vous avais prévenu David…

-       Léa ? Demanda le peintre incrécule.

Mais comment vais-je m’y prendre pour savoir qui est qui ? Léa, vous n’avez qu’à rester de ce côté de la table comme ça je saurai, puis se tournant vers l’autre sœur :

Quant à vous Laura… mais c’est incroyable vous avez le même sourire… comment est-ce possible ?

En tout cas continua-t-il, si je m’absente, vous me promettez de ne pas intervertir vos places ! Franchement, je n’y verrais que du feu…

-       Oui, c’est ce que nous faisions souvent en classe… la maîtresse, la pauvre, elle se faisait avoir à chaque fois ! révèla Laura et toute la troupe rigola joyeusement à ce souvenir.

Et David passa une soirée complètement folle.

Les deux sœurs semblaient absolument identiques en tout : même voix, mêmes gestes, même peau,même rire, et surtout même gros caractère comme il les aimait.

Laura pour sa part revendiquait malicieusement d’être l’aînée car, dans son idée, elle était venue au monde quelques minutes avant sa sœur.

Léa rétorqua pour la forme, qu’il s’agissait là d’une loi caduque et le repas continua dans une bonne humeur incroyable.

Entre la poire et le fromage, Laura s’adressa soudain à David :

-       Vous imaginez bien que la gémellité provoque naturellement des liens très forts.

David hallucinait en croyant reconnaître les tournures de phrases de Léa.

-       Nous n’avons donc que très peu de secrets l’une envers l’autre…

-       Je ne me souviens pas de t’avoir caché quoi que ce soit,précisa Léa.

-       Tu as raison, moi non plus, : Ce qui fait que je suis au courant dans les moindres détails des pensées de ma sœur, de ses sentiments, et par conséquent de VOS sentiments à tous les deux…dit-elle malicieusement.

Alors vraiment, soyez assurés que ce n’est pas pour sombrer dans une flagornerie de bien mauvais aloi que je vous dis ça : mais c’est un fait : je comprends parfaitement ma sœur en vous regardant… elle envoya un regard au napalm… et bien-sûr je me sens très heureuse pour elle !

Puis toujours avec cette même franchise, décidément de famille elle regarda David :

-       Ça vous fait quel effet de savoir que votre future belle-sœur aura exactement la même apparence, la même enveloppe charnelle que votre petite femme adorée ?...

« Le Père-Noël n’est pas une ordure »,délira-t-il.

David évoluait dans un autre monde.

Il se remémorait un très ancien voyage au LSD dans sa prime jeunesse.

« Oh la belle bleue ! » se laissa-t-il partir.

Mais ses interlocutrices n’avaient rien remarqué et Laura en profita pour avancer sa reine :

-       Par contre pour le bébé, je veux être la marraine, ça c’est sûr ! N’allez pas imaginer quelqu’un d’autre ajouta-t-elle en sondant l’assemblée du regard.

-       Bien-sûr que non, répondit sa sœur en dodelinant de la tête.

Bien-sûr que non…mon ange…

David commit alors une sorte de blague absolument idiote sur les jumeaux, c’était l’unique répartie que son cerveau enfariné avait été capable de produire.

Néanmoins cela fit l’affaire et les deux sœurs rirent de bon cœur.

Puis le temps des soupirs et de l’au-revoir se profila à l’horizon.

L’addition,s’il vous plait !

Les jumelles décrétèrent que c’était pour elles.

-       On vous à tellement martyrisé ce soir mon pauvre David, plaida Laura comme pour justifier l’affaire, et la joyeuse réunion déserta le « Mektoub ».

Comme elles étaient rigoureusement interchangeables, David ne fut pas étonné quand Laura s’installa au volant, et la voiture démarra sans rechigner.

Laura officiait avec la même aisance que sa sœur, maîtrisant sa conduite avec des gestes précis et gracieux.

Arrivé au terminus, le trio se congratula une dernière fois, Laura fit la bise à David, mais Léa l’embrassa sur la bouche presque furtivement.

Un instant l’homme eut à peine le temps de percevoir la chaleur des lèvres de l’être le plus précieux qu’il connaissait, que la portière se referma.

A travers la vitre l’amoureux de l’amour vit une dernière image de rêve absolument sublime :

Le moteur tournait au ralenti et Laura, s’abandonnant quelques instants avait glissé ses deux mains entre les cuisses de sa sœur et restait là, lovée contre son double.

Alors, un sentiment de bien-être parfait emplit soudain l’atmosphère.

« Ce n’est même plus de la beauté… »

David n’en revenait pas.

 

Il eut juste le temps de prendre une dernière diapo pour sa collection privée que déjà le moteur changeait de rythme et la voiture s’éloignait dans la nuit.

En remontant chez lui, il se remémora un fait divers qu’il avait vu à la TV dans l’une de ces émissions idiotes : L’histoire de ce gars verni qui avait décroché deux fois le gros lot à la loterie, mais à une semaine d’intervalle…

« Même ce type m’envierait… » ricana-t-il en tournant sa clé dans la serrure.

 

La semaine suivante, David comprit comme dans un rêve qu’un nouveau trio était né.

THE TRIO !

Laura, passant outre l’importance mythique du « Mektoub » dans l’esprit de sa sœur et de son amoureux, proposa de changer de crèmerie, ce à quoi les deux autres membres de l’orchestre consentirent sans rechigner, et la joyeuse équipe se mit à hanter les restaurants et autres pizzerias de la cité en quête à chaque fois d’une nouvelle « soirée de fous» pour le plus grand bien du commerce local.

Néanmoins une fois sur cinq, la troupe se retrouvait au « Mektoub » comme aimantée par les lieux :

« Mais qu’est-ce qu’ils mettent dans ces tagines » ?...

Et les mois passèrent dans une ambiance de fête irréelle par les temps qui courent.

Pourtant, un fait qui n’avait rien d’anodin se produisit de plus en plus souvent :

Léa ne venait pas.

Au dernier moment, elle invoquait un problème de boulot ou une histoire d’intendance avec John et elle se désistait de sorte que David se retrouvait en tête-à-tête avec Laura.

Oh, cela n’avait rien de désagréable, car la belle était aussi pétillante que sa copie conforme et leurs échanges étaient tout aussi oxygénants à chaque fois.

Laura, qui était une styliste de renom dans son pays, avait facilement déniché un boulot à Genève. Confortablement rétribuée, elle avait loué un petit appartement dans le quartier des Eaux-Vives et habitait maintenant en Suisse de manière tout à fait autonome.

Mais les agapes coûtent cher et David, qui n’avait rien d’un Rockefeller, devait se laisser souvent inviter par la Colombie.  Sa fierté mise à part, cela ne troubla guère le trio.

Parfois Léa était là et participait au concert, mais son humeur semblait s’être considérablement transformée.

Elle jouait toujours dans l’orchestre mais en sourdine.

Toujours aussi belle, elle paraissait étrangement pensive.

Heureusement, Laura avait pris la relève et s’exprimait pour deux.

La relation de Léa avec David elle aussi avait changé.

Par quelle transformation de sa chimie intérieure était-elle passée, pour qu’une aussi étrange et soudaine froideur l’habite en présence du peintre.

« Mon cœur… » « Mon David… », elle semblait avoir abandonné jusqu’à leur petit vocabulaire intime.

David s’abîma en conjectures.

Et le sablier continua son œuvre, mais les grains de sable étaient maintenant des points d’interrogation à l’intérieur du verre.

La routine de cet étrange manège continua encore quelques mois au cours desquels Léa se fit de plus en plus rare.

Un beau soir au « Mektoub » Laura s’adressait à David :

-       C’est dommage que Léa ne soit pas là…

Puis changeant brusquement de sujet comme elle aimait le faire :

-       Bon sang, je viens de me rendre compte que je connais la carte par cœur… avoua-t-elle en reposant le petit livret en cuir noir.

C’est cet instant que John choisit pour entrer dans le restaurant au grand étonnement du nouveau duo.

Une vilaine pluie avait sévi et il était tout mouillé.

Sans saluer il demanda :

-       Vous n’avez pas vu Léa ? Je savais que vous étiez ici. Vous n’avez pas vu Léa ?

Et Laura, bienséante, de lui indiquer :

-       Elle est à son cabinet John, des heures supplémentaires qu’elle ne peut refuser : il paraît qu’une sorte de bactérie suspecte arrive en Suisse, en provenance de je ne sais quel pays et donc, elle doit rester sur le pont avec l’un de ses collègues afin d’analyser la situation ; mais vous pouvez l’atteindre là-bas sans problème, l’informa-t-elle.

John remercia la compagnie, puis il s’enfuit sans demander son reste.

-       Sacré John… lâcha la nouvelle Colombie d’une voix qui sentait le sous-entendu.

-       Sacré John… ses prunelles capturèrent celles du peintre :

-       David, nous sommes devenus tellement proches ces temps, vous et moi…

David la regarda.

Une fois de plus, il sentit son ventre qui protestait devant tant de « beauté familiale », mais le Rêve continuait :

-       Vous savez, toutes ces histoires à propos de la gémellité…

Bon, je me rends bien compte que pour vous cela doit vous paraître bien étrange quand vous me regardez… de voir Léa… pourtant, j’aimerais vous suggérer quelque chose qui vous plaira : :

Prenez cela comme une chance !

Une chance de vivre des émotions que les autres mortels ne connaitront jamais… s’exclama-t-elle.

Enfin réfléchissez, heureux élu, dans cette affaire vous disposez de deux femmes !...

L’ambiguïté de la remarque prostra à nouveau le peintre dans ce rôle de vache qui regarde passer les trains à son plus grand déplaisir.

-       Heu oui, c’est cool…

Mais Laura avait changé d’angle :

-       D’un autre côté, il y a quand même des inconvénients pour vous dans cette situation, il faut bien le reconnaitre

Mais le balourd :

-       Comment ça des inconvénients ?...

-       Et bien par exemple en tant que jumelle, je sais tout ce que Léa pense en ce moment… je veux dire en cette période de sa vie… laissa-t-elle entendre.

Attiré comme une brême devant un asticot, David se vautra dans le piège.

-       En cette période ?

Pressentant une explication à l’actuelle froideur de Léa, il ne put retenir sa curiosité :

- Je donnerais tout pour savoir ce qui se passe dans sa tête en ce moment…

-       David, je me demande si je ne suis pas allée trop loin… objecta-t-elle comme un enfant qui tente de récupérer ses billes, ce qui eut bien évidemment pour effet d’augmenter l’appétit de sa proie :

-       Non, vous avez commencé, fit-il semblant de se fâcher, vous devez continuer. Puis croyant retrouver un peu de son intelligence :

-       A mon tour d’invoquer la gémellité :

Ce n’est pas parce que la femme que j’aime possède une sœur jumelle, que cette dernière ne doit pas m’informer à son propos…

Cela n’avait aucun sens, mais cela fit néanmoins l’affaire.

-       Bon David, derrière moi il y a un précipice, et je suis tout sauf suicidaire, je ne vais donc pas reculer davantage, alors voilà, j’y vais :

David, aussi douloureux que cela vous paraisse, et j’en suis infiniment désolée… elle laissa passer quelques millénaires…

David, je crois bien que Léa est en train de se remettre avec John… et, c’est pour ça d’ailleurs qu’il a débarqué ici comme un bolide tout à l’heure, ils devaient se voir et passer la soirée ensemble.

Malheureusement pour eux, des bactéries sont arrivées en provenance du Brésil je crois…

David encaissa le coup comme un poids plume devant Tyson et la soirée rendit son âme tristement parsemée d’une foule de lieux communs à peine suffisants à meubler ce qui était devenu une morne conversation d’usage.

David tenta d’y faire bonne figure, mais les révélations de Laura l’ avaient tellement remué qu’il eut toutes les peines du monde à ne pas sombrer dans une mélancolie peu flatteuse quand on dîne en face du sosie de la plus belle femme du pays…

Mais finalement cette situation inconfortable trouva son issue car la sempiternelle addition arrivait.

Avec sa gentillesse habituelle, Laura fit le taxi et raccompagna David jusqu’à ses pénates.

Avant de se quitter, la princesse bis prit les mains de David dans les siennes puis elle s’adressa à lui en dégageant une réelle sympathie :

-       David, je voulais vous dire…

Je serai en pensée avec vous, ces prochains jours.

Vraiment.

Le peintre crut voir de l’humidité dans son regard.

-       J’ai mal pour vous, vous savez… puis soudain redevenue positive :

-       Allez, je vous appelle demain, mais on va laisser tomber les restos pour le coup. D’accord ? Je vous invite chez moi.

J’ai vécu deux ans au Brésil, vous verrez ma fejuada… ça va vous réchauffer.

C’est ok ?

David se laissa convaincre sans la moindre résistance.

-       Bon, ben il n’y a même plus besoin de se téléphoner alors, c’est à la Rue du Lac, vous connaissez ? numéro 3, troisième étage, c’est facile… disons 19 heures, ça vous va ?

Et rendez-vous fut prit.

-       Vous n’avez pas d’obligations… les cours avec votre harpie là…comment s’appelle-t-elle déjà ?... Ah oui Yvonne ?!... s’inquiéta la belle bis, un tantinet moqueuse.

-       Madame Yvonne… corrigea le peintre machinalement, non j’ai congé demain…

-       Quelle chance ! Alors à demain David, vous verrez vous allez vous régaler !

Et, naviguant avec aisance sur son habituel océan de naturel, Laura prit délicatement le visage de son compagnon entre ses mains et sa bouche, à damner un cardinal, effleura les commissures des lèvres de l’homme.

-       Bonsoir David…

Et le pauvre hère se retrouva une fois de plus sur le trottoir devant chez lui, à une heure avancée de la nuit.

« Franchement, les mecs qui paient pour avoir de la drogue… ils n’ont rien compris… » rumina-t-il en cherchant son trousseau de clés.

 

Quand il se réveilla le lendemain, David avait la migraine.

En préparant son café il écouta un disque de Chet Baker, ce qui eut pour effet de noircir davantage son humeur.

Il avait très mal dormi en raison d’un cortège de pensées grises et récurrentes qui avait colonisé son esprit et des nombreux tours et retours dans son lit qu’il avait consenti au marchand de sable avant de trouver le sommeil.

« Léa…

A nouveau dans les bras de son John…

Mais qu’est-ce qui avait bien pu traverser son esprit pour provoquer un tel revirement ? …

Et puis son truc de « vous êtes le père idéal de mon enfant » …

Dans le genre « chèque dans provision »  elle n’était pas mal la princesse inca … »  

« Bon ben voilà… » conclut-t-il faussement zen. 

L’après-midi, David resta une bonne heure avec Chet en fumant sur son lit, puis il eut vaguement l’idée de commencer une nouvelle peinture mais il se ravisa aussitôt :

« Si c’est pour peindre un xième portrait de Léa… » car en effet David avait réalisé douze portraits de son amoureuse depuis leur rencontre une année et demi auparavant. Il y avait des peintures à l’huile, des aquarelles, un pastel et des dessins au fusain que le peintre vénérait comme des icônes.

Cahin-caha l’après-midi tira sa révèrence et David se prépara pour son repas chez Laura. Pendant qu’il emballait une bonne bouteille de Rioja, il se mit à fredonner la chanson de David Raskin.

« Laura … ti-da-di-fa-va-da…da-la… » chantonna-t-il

«  Qu’est-ce qu’elles sont musicales ces colombiennes » se dit-il amusé, et ce petit accès d’humour intime lui ayant redonné des couleurs, il se prépara en sélectionnant sa veste rose.

Rose, sa couleur préférée… juste pour emmerder les homophobes en fait … et les rendre jaloux par son petit côté féminin qui plaisait régulièrement à tant de femmes, au grand dam de la bande de machos… puis ayant constaté que l’heure avançait, il se mit en route.

Rue du Lac au troisième étage, et toujours cette émotion à l’orée d’un rendez-vous avec la Colombie !

La sonnerie électronique claironna quelques notes d’une mélodie populaire de sa voix synthétique, et Laura ouvrit la porte.

Le hasard avait une nouvelle fois bien fait les choses : Laura portait un pantalon du même rose que la veste de son invité.

-       Ah je vois que de grands esprits devaient se rencontrer ce soir… fit-elle en caressant familièrement un pan du veston de son convive, puis elle inventa spontanément une nouvelle version du terrifiant sourire de famille.

-       Entrez donc David !

L’appartement était spacieux.

Sur les murs de la chambre principale, ignorant la notion d’unité de style, la Marylin d’Andy Warhol cotoyait sans gêne les coquelicots de Monet au milieu d’une série de portraits en noir et blanc de la maîtresse des lieux.

« Laura ou Léa ?... » se demanda le peintre, sachant bien qu’il ne trouverait jamais la réponse.

La table était déjà dressée avec ses deux couverts. Une bouteille de champagne patientait sagement dans son seau à glace.

David remarqua une lampe ravissante qu’il trouva particulièrement en harmonie avec les lieux.

« Ouà, je parie que c’est un designer italien » pronostiqua le peintre, mais Laura avait remarqué son intérêt :

-Vous aimez ? C’est l’une de mes dernières créations… avoua-t-elle d’une voix artificiellement neutre, mais un petit sourire en coin dénonça la supercherie.

David n’en revenait pas.

-       C’est vrai vous êtes styliste…

Nom de jazz, mais c’est vachement bien !

Au premier coup d’œil, j’ai pensé au ailes d’un ptérodactyle…

         -Hein ? C’est marrant ce que vous dites : Mon père est paléontologue justement ! …  Elle ouvrit ses yeux de rêve encore plus que de coutume.

David risqua sa petite explication «  à la Sigmund » :

-Et bien vous voyez, votre inconscient vous a inspiré !  

Et une fois de plus, la Suisse et la Colombie composèrent un merveilleux mariage spirituel.

David n’arrivait même pas à envisager l’ombre du début d’une lassitude durant leurs ébats d’âme.

« Voilà la magie de ces deux femmes, songea-t-il alors que la fejuada arrivait :  L’effet qu’elles me font est aussi inusable qu’un couteau suisse ! … »

La fejuada était absolument divine, mais comment en eût-il pu être autrement ?

« Tout ce que touchent ces deux filles se transforme en or… » rumina-t-il à la manière d’un vieux sorcier.

Comme il n’y avait aucune heure de fermeture chez Laura, la soirée s’éternisa avec joie et bonheur, et Bacchus participa abondamment à la java.

Mais la fatigue étant devenue perceptible, le duo, ouvertement triste, dut se résoudre à passer au solo. 

David prit donc congé et rentra chez lui en marchant dans la nuit en proie à une douce satisfaction.

 

Les semaines s’écoulèrent et la ronde magique de leurs tête-à-têtes reprit son manège, chaque soirée faisant croître dans l’esprit de David de nouveaux tourments en forme d’interrogation :

« Laura agit-elle comme une consolatrice pour les douleurs d’âme que sa  sœur m’inflige, un peu à la manière d’une sorte d’infirmière compatissante, ou leur complicité grandissante ne pouvait-elle provenir d’une autre raison plus valorisante ? »  et il échaffauda une petite théorie maison :

« Peut-être que chez les jumelles, le sentiment amoureux de l’une peut se transmettre à l’autre par quelque lien intime et invisible ? »  Une étrange perplexité le rongeait alors de l’intérieur.

« J’en allume une et j’éteins l’autre… C’est le principe des vases communiquants … » et comme l’humour de bas étage fait parfois du bien, il se sentit tout ragaillardi.

Mais les sentiments ont quand même leur logique :

« Bon sang, je suis aussi fou de Laura maintenent que je l’étais hier de Léa… » se dit-il réalisant la singulière mais néanmoins délicieuse réalité.

Malgré tout, l’idée de troquer une femme contre une autre semblable en tous points, provoquait en son âme de bien étranges remous.

De guerre lasse, David décida que la seule option valable était de se laisser vivre simplement et de prendre les choses comme elles venaient, un peu à la manière de ces joueurs de tennis, acculés à la défaite qui se disent : « Le seul moyen de m’en sortir, à se stade du match, est de ne plus penser à la moindre stratégie mais de jouer point par point. »

Ou plutôt coup par coup dans son propre cas, et c’est ce qu’il fit.

Cette manière de procéder qui ressemblait à une sorte de guerre de tranchées, finit cependant par faire naître quelques fruits sur l’arbre de ses espérances.

En effet, le temps déroulait son œuvre sans se soucier des petites affaires humaines et les beaux jours firent à nouveau leur apparition, provoquant cette immuable retour des sens ,et cette période euphorisante servit naturellement de décor à de nombreuses festoyades amoureuses entre Laura et David.

Les deux compères respectaient une sorte de règle tacite depuis le début : jamais le moindre mot à propos de Léa ; quant à John c’était comme s’il n’avait jamais existé…

Cette lobotomie volontaire permettait au couple d’évoluer dans un univers irréel dans lequel tous les aspects négatifs du monde avaient été gommés , ce qui ne manquait évidemment pas de charme.

David qui, malheureusement pour sa réussite sociale, détestait cordialement la réalité du monde était aux anges ! …

 

En cette période donc, l’heureux rêveur finit quand même par évacuer quelques-unes des béatitudes qui occultaient sa conscience, car un instant lucide, il réalisa subitement que Laura changeait .

Délicieusement par ailleurs.

Pour faire court, disons qu’elle ressemblait de plus en plus à une chatte abyssine, pour la plus grande joie de tous les sens de l’heureux artiste en face qui adorait la félinité.

Elle avait également pris l’habitude de toucher David, parfois même de le tripoter affectueusement pour un oui pour un non au cours de la conversation. Un jour, elle se risqua même à passer familièrement sa main dans les cheveux du Bienheureux…

Par ailleurs, elle s’était dégotée une petite version pas piquée des vers de la chanson de David Raskin qui portait son nom, par un groupe californien les ‘’Singers unlimited » Elle mettait souvent cette chanson ce qui ajoutait une touche suave à l’atmosphère.

Un soir chez elle, juste après le café, elle fit une annonce :

-David, je suis passée au « Mouton à 5 pattes », vous savez la boutique de fringues italienne à la rue du Rhône et je me suis trouvé une de ces jolies robes…Ne bougez pas, le temps de la passer, si vous le voulez bien et vous allez voir… c’est trop top ! Puis elle gagna la salle de bain.

David patienta sagement dans la salle d’attente du bonheur quand la porte des secrets se rouvrit enfin.

Et alors là franchement, le génie italien dans le café colombien…

Un instant le peintre pensa sérieusement à son cardiologue…

La robe, de son inévitable rouge de famille était plutôt courte ; disons qu’un demi centimètre de moins vers le haut et on flirtait avec la provocation… mais un mystèrieux douanier veillait à ce que fée de la hardiesse ne franchisse la frontière !

Mais si d’aventure, le regard s’élevait dans la construction,  il y avait ensuite le choc du décolleté.

Il semblait avoir été savammant agencé afin d’accueillir les deux joyaux comme dans un nid douillet, et là une nouvelle fois les mesures parcimonieuses du tissu jonglaient dangereusement avec le code.

Quant aux deux petites cordelettes rouges qui luttaient bravement contre l’attraction terreste afin de maintenir l’œuvre en place…

Un instant David imagina celle de gauche en train de glisser comme par hasard le long de  l’épaule de sa maîtresse, puis l’ensemble se déplaça.

Laura jouait maintenant les mannequins en improvisant quelques entrechats et autres voltes de circonstance au milieu de la pièce, puis elle s’assit en face de l’Eberlué en croisant ses jambes si délicieusement que tous les dieux de l’Olympe sortirent de leur somnolence.

         -Alors ? Comment me trouvez vous ? 

         -Oh my God ! s’extasia le malheureux en pensant à Chandlder dans « Friends » … et la tempréature de la pièce prit quelques bons degrés.

         - Tant de charmes dans la même personne, bégaya David… vous voulez pas en laisser un peu pour les autres ? …

         -Flatteur…

Laura s’était encore approchée et David reconnut facilement les  petits avertisseurs qui clignotaient dans ses prunelles succulentes.

         -Espèce de flagorneur…

Le baiser en était à quelques milimètres quand soudain une idée traversa l’esprit de David :

« C’est toi qui dois prendre l’initiative mon gars ! »

Son petit lutin macho avait bien visé.

«C’est le mec qui drague, hé femmelette ! » ricanna-t-il en saccageant l’ambiance avec un plaisir évident.

David maudit le gnôme violemment puis de guerre lasse, il capitula.

« OK, OK je vais lui donner ce qu’il est venu chercher ce monstre ! »

Repoussant une ultime fois l’instant merveilleux, il recula légèrement :

         -Laura, il faut que je vous parle. Ça doit être la faute de la robe…

Pardonnez mon audace mais, on se connaît bien maintenent vous et moi et … on s’apprécie…

         -Ouiii… confirma la belle dans un souffle chaud.

         -Alors voilà en raison de notre… bienveillance mutuelle j’aimerais vous demander une… «  faveur d’amitié » … voilà.

         - Une « faveur d’amitié »… tiens donc, et c’est quoi une « faveur d’amitié » David ?

Ali Baba constata un instant l’étendue de son trésor.

         -J’aimerais beaucoup que l’on se tutoie…

         -Que l’on se tutoie… là maintenent tout de suite ? Elle réussisait à merveille la feinte de son étonnement.

         -Allez Laura, arrêtez votre truc là, vous savez bien à quelle histoire je fais allusion…

Le fantasme de Léa, vous savez sur le vouvoiement qui se transforme un jour en tutoiement…

Deux sœurs jumelles ça n’a pas de secrets !...

Vous savez, j’ai retenu ma leçon Laura...

-C’est vrai, concéda-t-elle, j’ai la liste de tous les fantasmes de ma sœur, c’est la nature qui en a voulu ainsi ! se protégea-t-elle. Bon OK, j’abdique : bien-sûr que je le connais le coup que Léa vous a fait un soir avec sa petite légende au « Mektoub », mais dites donc mon cher David, vous comptez sérieusement utiliser une invention de ma propre sœur pour me séduire, moi ?!...

David qui était dans les cordes essaya son jab du gauche :

         -Ben oui justement !

Mais la belle esquiva facilement, préludant sa réponse d’un sourire terrible : 

         -Vous savez, cela ne me choque pas tant que ça… votre histoire finalement, dit-elle en approchant à nouveau son visage magique.  

         -Le tutoiement, il commence juste après le premier baiser ? demanda Laura.

         -A ce qu’il paraît, oui…

 

La nuit que les deux amants passèrent se soir- là ne sera tout simplement pas rapportée ici, car il n’existe à ce jour aucune combinaison de mots susceptible de la décrire.

Après une première étreinte qui marquera leur esprit pour l’éternité, les deux amants, ivres de leurs sens ,s’accordèrent quelques instants de contemplation sur le grand lit maintenant dévasté dévasté.

Laura ronronnait :

         -C’est génial de te tutoyer ainsi…

Comment te dire ? Cela décuple le sentiment amoureux…

Un instant, le peintre contempla les lignes que la beauté parfaite de son amante dessinait dans l’air de la pièce.

Aussi nue qu’au jour de son premier jour, Eve se releva et invita  Adam à faire de même sur le grand lit puis se blottit dans son dos.

Sa poitrine aux rondeurs parfaites carressa doucement le dos de l’homme le plus verni depuis la Genèse et David commença à se faire du soucis, car il y avait du monde au rez de chaussée qui s’impatientait …

Mais Laura avait embrayé :

         -C’est marrant, je suis en train de penser à notre première rencontre…

         -Ah oui au « Mektoub » avec ta sœur, le premier soir, je me souviens …

         -Non, pas au « Mektoub », corrigea-t-elle, chez Madame Yvonne la première fois, tu ne te souviens pas ? … Le thé vert et la mouche tsé-tsé ... Ensuite tu as fait semblant de t’intéresser aux histoires de John, j’ai bien vu … David…

Le rez de chaussée, pourtant apparement si pressé d’en découdre, relativisa ses revendications…

         -Mais Laura…

         -C’est l’alzheimer ou quoi… Ensuite l’automne est arrivé, tu te rappelles le Jardin Anglais, la « Potinière »… Il pleuvait ce jour-là… Non mais je rêve ! …

Emporté par un tourbillon, David réunit le peu de forces valides qui lui restaient :

         -Léa ?… demanda-t-il, comme petit un enfant perdu dans la forêt.

         -Mon cœur, ne me garde jamais rancoeur pour ce tour merveilleux que nous t’avons joué ma sœur et moi, car c’était pour la bonne cause !

Soucieux de préserver ne serait-ce qu’une once de raison, David tenta de se raccrocher à la première bouée venue :

         -Mais… et Laura alors ? … la vraie Laura ?...

         -Oh Laura, elle habite tranquillement chez moi depuis quelques mois et elle m’a filé son appartement bien évidemment… pour que je puisse jouer son rôle…

         -Mais elle vit avec John ?

David était comme un patient avant un diagnostic vital.

         -Ah non, John… on s’est quittés il y a trois mois… ça n’a pas été très joyeux, si tu veux savoir…

Normalement, David aurait du ressentir un tsunami de révolte violemment incontrôlable en apprenant la vérité.

Mais, acceptant avec sagesse les aléas que  le génie féminin lui imposait, il parvint enfin à un réel sentiment de béatitude.

Léa, la Léa de ses rêves les plus fous allait désormais se réveiller chaque prochain matin dans ses bras… Ce vœu encore inespéré il y a quelques temps était soudain devenu réalité.

Dans un univers aussi féérique, ce ne furent pas les quelques protestations symboliques de son égo qui purent contrebalançer les volontés de tant de lendemains qui chantent dans l’esprit du nouveau maître du monde !

Au matin, David qui s’était levé en premier demanda tout naturellement à sa mie : « Léa, VOUS  voulez un thé ou un café ? … 

 

David et Léa ne se quittèrent plus jamais. Ils furent réellement heureux et eurent effectivement beaucoup d’enfants, des filles, qui ressemblaient comme quatre gouttes d’eau à leur mère.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Commentaires

11.03 | 23:43

Baume de beaux mots : peu de mots, peu de maux....

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03.03 | 17:50

coucou j'addore martina stoessel je suis allee la voir au REX a Paris c'était genial

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03.12 | 20:15

Salut

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12.02 | 09:07

Bravo !! très jolie histoire La Pignata J'y vais de ce pas !!

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