Le Colonel

Le Colonel.

 

 

Il était aux alentours des 22 heures, lorsque le Colonel atteignit le quartier des Grottes, à proximité de la gare Cornavin.

Cette petite région de la ville de Genève était en fait l’un des derniers bastions de ce que d’aucuns nommaient encore la  « culture alternative », avec ses espaces auto gérés, ultimes témoins d’une vie genevoise parallèle en voie de disparition, car inéluctablement condamnée par le durcissement politique de ses élus locaux.

Le Colonel était une figure de la vie nocturne de ce microcosme. Son surnom, probablement hérité au petit matin, suite à une joyeuse beuverie, conférait d’amusants relents d’absurdité à son personnage, tant l’esprit de la grande muette se trouvait aux antipodes des aspirations de l’ainsi nommé.

On était samedi, et le quartier semblait juste se réveiller, avec le plaisir d’un dormeur reposé et en pleine forme à l’idée des mille et une promesses que la nuit réserve à ses amoureux. Le Colonel adorait cette ambiance qu’il nommait lui-même « l’aube de la nuit », et qu’il assimilait volontiers à un apéritif, d’autant plus que, ce soir-là, cette mise en bouche avait des parfums d’acacias, en raison de la proximité du parc des Cropettes et de ses effluves naturelles, en ce début de juin.

Remontant la rue des Grottes, d’un pas de flâneur, le Colonel surprit quelques notes d’un saxophone alto caché dans l’un des vieux immeubles datant, pour certains d’entre-eux, de bien avant la naissance d’Adolf Saxe.

En fin connaisseur, il n’eut aucune peine à identifier les contours de la mélodie de « Round about midnight ».

- Le gars est un peu en avance…s’amusa-t-il, puis il atteignit la rue de l’Industrie, où se terrait le but de sa soirée : l’un des derniers squats que le noble Procureur de la cité n’avait pas encore fermé.

« Fuck atom ! » annonçait l’enseigne des lieux avec fierté.

Un violent effet larsen, ponctué par un formidable « dégueulando » de guitare basse, bien vite rejoints par un roulement de batterie fortissimo accueillirent le Colonel en guise de bienvenue, car le samedi était soir de concert au « Fuck atom ! », et il entra dans l’établissement.

Le groupe de « trash-métal-nucléaire », les « Pustules vertes », qui venait de cesser de violenter les muses avec un plaisir non dissimulé, rendit la salle au silence un court instant, puis le guitariste se saisit du micro, émit une série de borborygmes, vraisemblablement sous forme de vomissements, pour le plus grand bonheur de l’assistance, et le groupe quitta la scène sous les applaudissements.

Visiblement assoiffé, le trio se dirigea résolument vers le bar, bien décidé à le dévaliser dans les plus brefs délais.

A peine avait-il investi les lieux que le Colonel se vit entouré par un groupe de ses plus fidèles compagnons de bamboula, sa garde rapprochée :

Rachid fut le premier à le saluer à sa manière, en serrant le Colonel dans ses bras, et, comme d’habitude, il ne mesura pas sa force.

- Hé mollo le balèze… se plaignit le nouvel arrivant.

- Désolé Maître…s’excusa le colosse du haut de son mètre 95.

Rachid était un ancien professionnel de kick boxing qui avait bien eu sa chance quelques années auparavant, dans le cadre de cette discipline spartiate, mais qui l’avait vite égarée dans les vapeurs d’alcool que sa nature fêtarde avait finalement privilègiée, et, bon an mal an, l’ancienne terreur des rings s’était retrouvée en charge de la sécurité du squat.

Au cours des premiers mois de son engagement, Rachid avait bien été obligé de fracasser une ou deux mâchoires appartenant aux quelques inconscients qui hantent inévitablement la nuit, mais, une fois sa réputation établie, le calme s’était durablement installé dans le squat, ce qui faisait dorénavant du « Fuck atom ! »l’un des endroits les plus sécurisés de la république.

L’ex boxeur et le Colonel s’étaient pris d’une amitié indéfectible l’un envers l’autre dès leur première rencontre, selon les règles d’une chimie intérieure déroutante pour un regard non averti.

En effet, si le premier accusait une masse musculaire imposante à la pesée, le second paraissait bien maigrichon comparativement, mais, comme la nature se plait parfois à favoriser des attelages surprenants…

Ainsi, tout allait pour le mieux, et Rachid, délaissant volontairement le surnom usuel de son ami, s’adressait à lui en l’appelant Maître, ce qui n’avait rien d’ironique.

- J’ai appris tant de trucs incroyables, grâce à lui…se plaisait-il à rappeler, car, en effet, le rôle du Colonel, au milieu de cette micro société était de savoir parler de tout, en développant à chaque fois un avis particulièrement original, quel que soit le sujet abordé.

Pour ce faire, il puisait facilement dans la citerne de son savoir qui semblait intarissable, afin d’abreuver son auditoire de ses théories maison. Aucun thème ne savait manifestement le prendre en défaut.

Pourtant, ses connaissances n’étaient pas d’origine académique, mais provenaient plutôt de ses propres réflexions, alimentées, il est vrai, par les myriades de lectures diverses et variées qu’il s’était imposées au cours de son existence, selon le fil de son inspiration.

Et ainsi donc, le Colonel, renouant avec d’antiques traditions, « tenait salon » dans l’un des derniers squats de la ville, en surprenant à chaque fois son parterre de noctambules…

 C’était en tout cas la prestation que l’on attendait de lui, au cours de ces longues nuits pendant lesquelles le monde était inlassablement refait, revisité, remodelé jusqu’au petit matin.

-Hello Colonel !

C’était au tour de Mike de présenter ses hommages.

Mike était tellement américain, que son statut de représentant de la première puissance mondiale lui avait épargné l’effort d’apprendre le français, alors qu’il résidait à Genève depuis de nombreuses années…

Ses amis avaient bien tenté de l’inciter aux joies de la langue de Molière en lui offrant des livres, des méthodes et autres dictionnaires, mais rien n’y avait fait, car, selon un avis généralement partagé par l’ensemble de ses connaissances, Mike avait dans l’idée que c’était aux genevois d’apprendre l’anglais, cette langue universelle, et non l’inverse…

Alors Mike bredouillait bien quelques phrases de « franglais », au cours des situations les plus courantes de la vie en société, mais si quelqu’un avait l’intention d’approfondir la communication avec lui, il devait assurément en passer par la langue de Shakespeare.

Néanmoins, cette situation n’avait guère d’importance dans le cadre des folles nuits au squat, car sa mission, en cet endroit, était toujours la même : Mike était « le rouleur » de la soirée, tâche qu’il accomplissait avec une rigueur toute scientifique, pour la plus grande satisfaction générale.

Personne ne savait à quelle magie Mike faisait appel pour disposer continuellement d’une telle quantité d’herbe de première qualité, car l’américain ne faisait manifestement rien de ses dix doigts à longueur d’année, mises à part les quelques réparations de vélos qu’il offrait bénévolement en fin d’après-midi, rue de l’Industrie, chez « Péclot 13 », mais il est des secrets qu’il vaut mieux ne jamais percer, si l’on entend  bénéficier de leur source…

- J’ vais en « wouler » un p’tit… décréta l’oncle Sam, ce qui était une formule peu adaptée aux impressionnantes créations cannabiques de l’artiste, mais personne ne releva l’euphémisme.

- Bonsoir mon grand…

C’était Ingrid.

La trentaine, plutôt bien en chair, l’allure sportive, la jeune femme faisait l’unanimité dans le milieu, particulièrement depuis le soir où elle avait étendu sans le moindre état d’âme le malheureux ivrogne-à-la-main-baladeuse, qui avait conçu l’idée peu inspirée de s’en prendre à son intégrité physique. Même Rachid en avait été bluffé…

-          Ouâ ! ma belle, une droite d’anthologie !...A montrer dans les écoles ! s’était extasié le colosse.

Ingrid était d’origine bernoise, mais genevoise de cœur, à l’image de bon nombre de suisse-allemands émigrés en Romandie, et, habitant la Cité du bout du lac depuis une vingtaine de printemps, une fine pointe d’accent d’outre Sarine persistait fidèlement dans son discours, accentuant encore la variété de ses charmes, si besoin était.

D’une manière générale, un observateur qui n’aurait pas craint l’abus d’image d’Epinal, l’aurait sans doute décrite comme une belle « paysanne helvète », sauf que le premier alpage à la ronde se trouvera toujours à bon nombre d’heures de marche de la rue de l’Industrie…

De son côté, Mike avait déjà rejoint « l’espace VIP », constitué d’une collection de vieux canapés dépareillés, probable royaume d’acariens parmi les plus heureux du monde, et qui entourait une grande table basse, autrefois d’un bois clair, mais aujourd’hui décorée par une foultitude de brûlures de cigarettes, ainsi que d’un ensemble de vieilles taches à jamais non identifiées.

A grands renforts d’un papier à cigarettes visiblement conçu pour des pratiques illégales, l’américain se mit à l’ouvrage avec les gestes minutieux d’un horloger neuchâtelois, disposant une impressionante quantité de verdure illicite sur la table basse, sous le regard admiratif de Ronnie, le guitariste des « Pustules vertes », qui s’était approché tel le vautour, à la vue d’une telle abondance.

-Ben dis donc, mon gars, c’est Byzance !... se réjouit-il avec un bel accent de Namur.

Mais l’artiste en pleine création ne releva même pas, trop occupé qu’il était à mettre la dernière main à la confection d’une espèce de grand cigare cônique qui commençait à surgir du néant.

Le Colonel et son état major ne tardèrent pas à le rejoindre, suivis par un groupe d’habitués de la maison, et tout ce petit monde s’agglutina autour de la « table de mixage » dans l’attente d’un prochain lever de rideau.

Confortablement installé dans les restes de ce qui avait été autrefois un fauteuil anglais en cuir vert foncé, « son » fauteuil, le Colonel était absorbé par la lecture du « Courrier », un quotidien local.

De retour d’une expédition auprès du bar, Rachid, quant à lui, rejoignit la compagnie, en possession d’une impressionante tournée de bière blanche, destinée à desoiffer très momentanément tout ce beau monde.

Soudain, Mike s’anima :

- Yes men ! ce qui était le signal que le « rouleur » venait juste de mettre la touche finale à son minutieux artisanat.

Long d’une vingtaine de centimètres, la bombe à retardement fit l’admiration de tous, mais en raison d’une tradition incontournable, son créateur offrit naturellement au Colonel le soin de l’allumer en priorité, ce dont le privilégié ne sembla même pas vouloir profiter, tant il était plongé dans sa lecture.

- File-le à Ingrid, légiféra-t-il, sans même lever les yeux.

Une légère roseur s’empara des joues de la principale intéressée à cette annonce.

Heureusement pour la jeune femme, l’ambiance sombre des lieux lui procura la discrétion nécessaire, et personne ne remarqua le phénomène qui, s’il avait néanmoins été repéré, n’aurait pas constitué de surprise particulière, car, pour les fidèles du squat, il eût fallu vraiment être myope du cœur, pour ne pas remarquer les sentiments qu’Ingrid éprouvait à l’égard du Colonel…

Malheureusement pour l’amoureuse, le Colonel lui avait toujours opposé une fin de non recevoir sans équivoque, attitude qu’il prenait régulièrement l’initiative de justifier publiquement d’ailleurs, comme une sorte de rempart contre toute tentative de rapprochement de la part, non seulement de son amie Ingrid, mais également du sexe faible dans son ensemble :

-       A mon grand âge – le Colonel était un fringant quinquagénaire depuis peu - il est temps pour moi de prendre ma « retraite sentimentale »…

La première fois, Rachid avait bien failli s’étrangler d’étonnement :

- « Retraite sentimentale » ?... Quésaco ?...Tu veux rire !...

- Pas du tout, lui avait rétorqué son compère, je crois simplement que la nature offre un certain nombre de « cartouches sentimentales », d’un nombre limité, à la naissance de chacun d’entre nous, et, pour ce qui me concerne, et n’y vois surtout aucune vulgarité,  je déteste la vulgarité… mais, pour ma part, j’ai le sentiment d’avoir déjà « tiré » toutes les miennes… Même Aphrodite en personne ne pourrait rien pour moi, et la seule chose qu’il me reste donc à « tirer », pour bien faire, c’est ma « révérence sentimentale »…ma retraite quoi… ma « retraite sentimentale »… Place aux jeunes !

Ingrid se remémorait trop bien cet horrible épisode au cours duquel l’objet de son admiration amoureuse avait balancé cet étrange aveux à la cantonade, mais, bien trop bouleversée, elle avait gardé le silence, ce soir-là.

-Hé la belle, tu l’allumes cet obus, ou quoi ?!

Ronnie, le dévoreur de « décibelges », commençait à s’impatienter, et donc Ingrid accéda volontiers à la demande lancinante de son vis-à-vis, trop contente de l’occasion qui lui était offerte de chasser ainsi les souvenirs fatidiques.

Heureusement pour la jeune femme, le Colonel, émergeant de sa lecture, attira soudain l’attention générale en prenant la parole :

- Il y a un article à propos de l’Amazonie, et des problèmes causés par la déforestation qui avance à toute bombe dans la région, et qui…

- A propos de bombe, j’peux avoir une « taffe » ?...

Ronnie, que son statut d’artiste semblait vraisemblablement  élever  au-dessus des lois en vigueur, ne parvenait pas à contenir les effets son addiction, mais, dans ces cas-là, Rachid n’était jamais loin :

- Dis donc, le « gratteux », tu t’la coinces, et t’attends ton tour comme tout le monde, ou alors, tu vas avoir affaire à ma pomme… 

« Capiche » ?

Le rocker considéra un instant la quantité de muscles qui

s’adressait à lui, et, dans un accès de lucidité salvatrice, il prit le chemin du bar afin, « faute de grive, on mange des merles », de se consoler en compagnie de la dive bouteille.                 

S’amusant de l’interruption, le Colonel, reprenait déjà son discours :

-       Si le comte de Champignac avait été là, il n’aurait pas manqué de nous gratifier de l’une de ses petites phrases bien tournées du genre : « Fâcheux contretemps mes amis… » Bon, mais retournons à nos moutons amazoniens :

La déforestation semble bien inéluctable dans cette région vitale pour notre avenir, puisqu’on la nomme habituellement le « poumon de la planète », déclara le Colonel en administrant une bonne dose de fumée prohibée à ses propres poumons, mais, ignorant le paradoxe, il continua :

-       Les responsables de cette situation sont les paysans brésiliens qui n’ont d’autre alternative que de continuer leurs déprédations, car tout simplement, elles constituent leur unique moyen de subsistance… Nul ne saurait leur en vouloir d’ailleurs : Si ton job sème la mort avec un effet retard, tu vas continuer à le pratiquer, car, d’abord, tu n’en observeras pas tout de suite les conséquences, et ensuite, tu seras bien obligé de continuer à « faire bouillir la marmite »…

Rachid, qui venait de récupérer « l’ogive verte » pour son propre compte, s’anima à son tour :

-       Mais, tous ces brillants cerveaux qui nous dirigent… Il y en a bien un qui a émis une idée pour stopper l’hémorragie…Non ?

-       Apparemment pas, s’attrista le Colonel, puisque le phénomène persiste…

Ingrid eut une petite moue un brin coquine en direction de son admiration :

-       Moi, mon instinct me souffle à l’oreille que toi, mon grand, tu as ta petite idéee sur la question… Je me trompe ?

Un instant, le récent « retraité sentimental » ne put s’empêcher d’admirer les deux petites fossettes qui venaient d’orner les joues de son amie d’un charme supplémentaire.

-       Touché coulé !

-       Alors ?...

Les fossettes magiques accentuèrent leurs charmes.

-       Et bien, c’est très simple, déclara le pseudo militaire, en affichant son petit sourire en coin favori : il suffit de payer tous ces braves travailleurs pour ne rien faire…

-       Quoi ?...s’étrangla une voix non identifiée.

-       Ben oui ! ces gens-là ne trucident pas tous ces arbres pour le plaisir, ils font cela pour gagner de quoi vivre. Offrons leur ce qu’ils réclament pour satisfaire à leurs besoins, et ils cesseront bien volontiers de manier la tronçonneuse !

-       En fait, c’est un régime de vacances à vie et aux frais de la princesse que tu leur mijotes, à ces gens ?! demanda Ingrid, mais qui joue le rôle de la princesse, dans ton histoire ? Le Brésil ?

-       Sûrement pas ! décida le Colonel d’un ton péremptoire. L’air que nous respirons n’est pas brésilien ! C’est un bien planétaire. Si nous mettons en place un système pour en garantir la qualité, tout le monde en profitera, donc tout le monde devra payer !

Par ailleurs, cela coûtera infiniment moins cher à la communauté qu’une flotille de sous-marins nucléaires dernier cri…Et quel métier enviable pour les heureux élus : vacanciers professionnels pour sauver la planète !

-       Et le prix, il sera fixé selon quel pourcentage par nation ? insista la jeune femme.

-       Très bonne question ! Il faudra en premier lieu établir un barème en fonction d’un certain nombre de critères : la taille du pays, car un grand territoire contient normalement un plus grand nombre de poumons à préserver qu’un petit, ce qui lui coûtera logiquement plus cher.

Par ailleurs la richesse devra absolument être prise en considération : Tu ne vas pas facturer cette opération le même prix à un riche pays industrialisé qu’à une nation du tiers monde, décimée par la famine et les épidémies. Non ?

Mais, la réponse à cette question n’arriva jamais, car sur scène, les « Pustules vertes » avaient empoigné leurs instruments, et que le concert reprenait ses droits.

Les « Pustules vertes », de passage à Genève, étaient un groupe belge en pleine ascension.

Ils étaient les créateurs d’un nouveau courant , qui commencait à faire fureur dans le milieu de la « hard music » : le « trash-métal-nucléaire », qui se caractérisait par une simplification poussée à l’extrème. Les accords, qui habillent normalement la mélodie dans la plupart des styles musicaux, avaient tout bonnement été supprimés, tandis que la mélodie avait été réduite à sa plus simple expression, par l’emploi d’une seule et même note, au cours de chaque « œuvre »…

Afin de pouvoir exprimer cette note obsessionnelle le plus facilement possible, les « Pustules vertes » s’étaient fait construire des guitares à une corde qu’ils violentaient avec joie et bonheur dans un terrifiant tsunami de décibels.

Dans le domaine vocal, il serait tout à fait inexact d’affirmer qu’ils chantaient, car leur prestation, dans ce secteur musical ressemblait davantage à un wagon de porcs en train de se faire égorger, qu’à une voix humaine…

Quant au rythme, il se résumait en une seule mesure à un temps, exprimée par la batterie, et qui se reproduisait à l’identique tout au long du morceau, le plus violemment possible.

En résumé, les « Pustules vertes » affichaient ouvertement, leur plus grande fierté : la décomposition musicale, ou l’art d’être parvenus ENFIN au degré zéro de l’écriture !

Par ailleurs, la presse spécialisée ne s’y était pas trompée. « Libération » avait littéralement encensé le groupe : « Les Pustules vertes, ou le génie du cri primal, comme une quête lancinante vers l’art brut dans son essence »…

Sur la scène du « Fuck atom ! », la blague belge entamait le second set avec son récent tube qui colonisait déjà la plupart des ondes radio : « Tu m’déchires Cynthia ! », et le déjà célèbre refrain de la chanson se mit à faire trembler les fondations du vieil immeuble :

« Je t’ai rencontrée sur la plage

Et depuis je suis en âge » !...

La puissance de l’ouragan sonore était telle, qu’elle obligea le Colonel à mettre en place au plus vite sa propre ligne Maginot, histoire de sauvegarder l’unique paire de tympans que Dame Nature avait mise à sa disposition une cinquantaine d’années plus tôt, et il sortit de sa poche une petite boîte métallique contenant sa réserve personnelle de boules quies.

Après avoir ainsi sécurisé son sens de l’ouïe, il ne manqua pas de distribuer quelques-uns des précieux vaccins à son entourage, en communiquant avec lui par gestes, car la parole était devenue caduque dans le squat, jusqu’à nouvel ordre.

« C’est quand même le comble de l’absurdité que de devoir se boucher les oreilles lors d’un concert… » s’amusa-t-il in petto.

Mais la particularité de toute ligne Maginot est de finir par avouer fatalement son inéfficacité, ce qui ne tarda pas d’être le cas de celle que le Colonel venait de mettre en place contre l’invasion des décibels.

Sentant ses facultés auditives menacées, le Colonel se vit donc contraint de sonner la retraite prématurément, d’autant plus que la puissance de l’unique note de basse, inlassablement répétée, commencait à lui chatouiller le plexus solaire de manière fort peu jouissive. Il fit donc part de sa décision auprès de ses amis au moyen du langage des signes et s’enfuit aussi vite que faire se pouvait, afin de se mettre à l’abri à l’extérieur du squat, bientôt imité par la suisse allémanique.

La jeune femme n’en revenait pas :

-       Ben dis donc, mon gars, ça ne donne pas dans la dentelle du côté de la Belgique, il me semble…

-       Ouais, une vraie tornade sonore ! Bonjour les acouphènes…

Bon.

Qu’est-ce que tu dirais de se reposer les esgourdes à vélo ? On s’offre une petite balade au bord du lac ? La température est idéale. T’es venu sur ta bécane, j’espère.

On reviendra quand les rois de la frite auront fini d’enrichir tous les oto-rhinos de la région…

-       En voilà une idée qu’elle est bonne !

Ingrid était aux anges. Une proposition concrète de la part de l’homme de ses rêves…Néanmoins une petite ride de contrariété tenta, sans grand succès, de troubler l’harmonie de ses traits :

-       A part ça, la dernière fois que je t’ai accompagnée à vélo, tu as commis un nombre incalculable d’infractions au code de la route…C’est un sport chez toi ?

-       Un sport, sûrement pas !

Mais dans mon esprit, disons qu’il s’agit d’une pratique géniale que, perso, j’appelle la « conduite intelligente », non pas qu’il soit inintelligent  de respecter les lois, franchement, mai 68, cela commence à sentir la poussière…

-       « Il est interdit d’interdire », c’était quand même une belle phrase, non ? risqua Ingrid.

-       Dans la bouche de Wolinsky, à l’époque, sur les barricades, dans Paris, peut-être y avait-il une certaine poésie, mais avec le recul, c’est juste une belle connerie :

La liberté, c’est justement de connaître et de maîtriser les règles…et dans toute activité intelligente, il y a fatalement des interdictions dont il faut immanquablement tenir compte…

-       Bon très bien, mais alors, ton truc de « conduite intelligente », à vélo, pourquoi donc n’appliques-tu pas ce que tu viens d’énoncer, en respectant le code de la route ? Mon Colonel préféré ne serait-il pas en train de se faire prendre en flagrant délit de contradiction, sur ce coup-là ? demanda la belle, en avançant sa reine avec un réel plaisir.

-       Je t’aime quand tu es comme ça…sourit l’inculpé, ce qui accentua les couleurs de l’écusson bernois.

 Bravo pour la logique, et il va donc falloir que j’attaque sous un autre angle :

Selon toi, qu’est-ce qui provoque la majorité des accidents de la route ?

La jeune femme était encore troublée :

-       Est-ce que je sais, moi… probablement l’inattention…

-       Moi je dirais : l’esprit de routine, l’habitude.

Le gars, il est dans sa bagnole, il va au boulot, empruntant chaque matin le même chemin, qu’il connaît par cœur. Il n’est pas encore bien réveillé, parce qu’il a bu des coups avec ses potes la nuit d’avant… Il a allumé la radio, et une musique doucereuse n’arrange rien à l’affaire, quand soudain, patatras ! Un événement imprévu survient…

Et goal ! neuf fois sur dix, car le temps de réaction du type, endormi, ouaté par la routine ne sera pas assez rapide pour qu’il mette en place la parade nécessaire…

-       Ja mein Kolonel ! J’entends bien la démonstration, mais quel rapport avec ton « sport intelligent », là sur ta bécane ?

-       Et bien tout simplement pour la raison suivante : Quand tu commets une infraction, ton esprit est tout sauf endormi, ouaté par l’habitude, car il est particulièrement concentré afin d’analyser la situation de manière à trouver la meilleure astuce pour contourner momentanément la loi, et donc, dans ces conditions, à moins d’être un parfait crétin, tu ne risques en aucune manière de provoquer le moindre accident, car ta conscience est totalement éveillée et perçoit clairement tous les paramètres de la circulation !

La « conduite intelligente », à vélo uniquement, c’est tout simplement le vaccin le plus efficace contre les accidents de la route !

Voilà, CQFD, ma chère Ingrid !

-       Décidemment, tu n’auras jamais que des avis atypiques…

Le Colonel enfourcha son vieux « Raleigh » à trois vitesses :

-       « C’est pour mieux vous étonner, mon enfant »…et le duo s’évanouit dans la nuit genevoise, en direction du lac.

 

Une heure plus tard, après avoir goûté aux douces saveurs réparatrices du Léman, sur leur petite reine, les deux rescapés du décibel étaient de retour, afin de hanter à nouveau le royaume de la nuit.

Les « Pustules vertes » avaient achevé leur séance de torture musicale, et le sol du vieux squat était jonché de cadavres de notes de musique, dont certaines agonisaient encore, triste spectacle, heureusement invisible à l’œil humain…

Ingrid et son ami retrouvèrent avec plaisir leur clan, toujours installé à « l’espace VIP », dans les vieux fauteuils à la retraite.

-       Alors les fuyards, tout se passe comme vous le voulez ? demanda Rachid, sans masquer le ton un brin coquin de sa voix.

-       Comme sur des roulettes, mon pote, à merveille !

Et toi ? Toujours capable de goûter au chant des oiseaux, tout à l’heure, quand on ira se coucher ?...

-       Tinquiètes, je suis dur au mal… le rassura la force de la nature.

-       Bon, ça je le sais.

Hé, mais nous avons de la visite à ce qu’il semblerait…

Installé entre Rachid et Mike, se trouvait le père Pierre-Alexandre.

Le père Pierre-Alexandre était un prêtre catholique qui avait voué son existence à la pêche aux âmes en peine, sacerdoce qu’il exerçait dans le quartier des Pâquis, avec le secours d’une foi inébranlable en son Créateur, ainsi que l’aide d’une énergie hors du commun, et qui faisaient de lui la parfaite image d’Epynal du prêtre ouvrier.

-       Salut à toi le Colon ! dit-il.

Son regard était franc, et nul besoin d’un doctorat en psychologie, pour se rendre compte que cet homme possédait la faculté de savoir lire dans l’âme de ses semblables.

Le Colonel, qui, à sa manière, croyait férocement en l’absolu, n’avait pourtant rien de la grenouille de bénitier. Il se montrait même ouvertement anticlérical à ses heures, pour des motifs qu’il assénait volontiers en présence de l’abbé, non par esprit de provocation, mais bien plutôt parce que les deux hommes partageaient un même trait de caractère qui les rapprochait : ils adoraient convaincre, ce qui eût fait d’eux de parfaits politiciens.

Mais le goût prononcé qu’ils avaient également en commun pour l’idéal de la vérité, les avaient naturellement éloignés l’un et l’autre de pareille carrière…

Ingrid et le Colonel rejoignirent ainsi la compagnie, et à cet instant, Mike décida de se manifester :

-       Je vais en « wouler un p’tit, je cwois »…

-       Est-ce bien nécessaire ?... le sermonna le régent des consciences, pour la forme, car ayant la lucidité du peu de chance de se faire entendre en pareil endroit, à pareille heure, sur pareil sujet…

En effet, l’américain, mettant inéluctablement sa menace à exécution, le chasseur d’âmes égarées adopta une autre approche :

-       Dis donc, le Colon, je me demandais…ça t’arrive de prier ?

-       Et bien, oui naturellement ! 

La réponse était sans ambages.

-       Mais pourquoi cette question ?

-       Oh, pour rien. Je me demandais comment un mec comme toi envisageait la chose. Simple curiosité, ou déformation professionnelle, si tu préfères… Mais tu n’est pas obligé de me répondre.

Mais le Colonel ne pouvait jamais être en reste avec qui que ce fut :

-       Pour moi la prière, c’est juste une ligne téléphonique directe avec Dieu ! Je l’utilise fréquemment. En plus, tu peux rester connecté aussi longtemps que ça te chante : C’est un numéro vert ! Cela ne mange pas de pain…

L’image amusa beaucoup le prêtre, mais déjà son interlociuteur reprenait :

-       Mais, ce qui me frappe le plus, dans cette histoire de ligne téléphonique, c’est que j’ai la conviction que chacun d’entre nous dispose de cette prestation dès la naissance, car, dans mon idée, chaque homme reçoit un combiné à cet instant, avec le fil ainsi que la prise pour le branchement.,mais il se trouve que le système n’est juste pas raccordé…

Le hic, c’est que la Nature te demande seulement un tout petit effort : Tu dois simplement décider, un jour, d’avoir l’humilité de te baisser et de brancher la prise ! Et le dialogue peut commencer ! Tu peux demander plein de trucs sur la ligne, car si ta requête est recevable, et si tu la formules sincèrement, tu as 100% de chance d’être entendu !

Le plus marrant, enfin si l’on peut dire, c’est qu’il y a tout un tas de mecs qui vont passer une vie entière avec ce trésor à portée de main, sans même réaliser la chance qui leur est offerte d’en profiter…

-       Espèce de crétin de chrétien, tu sais que c’est bougrement joli, ton truc… concéda Pierre-Alexandre.

-       Pas de problème, l’abbé, je te vends mon idée, pour ton sermon dimanche prochain… Une bière blanche, et elle est à toi…

L’assemblée était soudain toute ouïe.

Alors, Saint-Pierre se leva, puis il considéra son vis-à-vis :

-       Espèce de sale con ! Il se leva, et partit en direction du bar,

dont il revint bientôt nanti de deux bières « Calvinus ».

Tout le monde rigolait.

-       Sacré Pierre-Al ! s’amusa Rachid.

Le père offrit son salaire au Colonel, puis il s’envoya une bonne rasade de sa propre cervoise.

-       Hé mollo gars, c’est de la « Calvinus », tu vas avoir des problèmes avec ton évêché… le taquina son interlocuteur.

-       C’est que tu ignores tout de mon oeuccuménisme, mon grand, mais, dis-moi avant que je ne te botte les fesses… il va falloir que tu le mérites ton salaire !

-       C’est-à-dire ? s’enquit le « militaire » en souriant.

-       Et bien, pour le prix, tu dois le finir, mon sermon de dimanche prochain, Monsieur je sais tout ! Bon, le début est super, OK, mais c’est un peu court, jeune homme. Développe la moindre, mon Colon ! Je veux la suite !

Ce genre de défi ne pouvant qu’exciter l’amoureux des mots, celui-ci se concentra :

-       Bon, ben ensuite, en chaire, il te faudra développer la notion de prière, face à tes pénitents, et leur indiquer qu’il existe grosso modo deux principaux genres de prière :

Le premier, le plus courant, et qui est le suivant :

Toi qui éponges les affres de tes semblables à longueur d’année, tu le sais mieux que personne : l’existence est un sacré bordel ! Les gens se coltinent parfois des maux terrifiants, et les plus malins d’entre-eux, dans ces moments, ont recours à la prière pour ressentir du soulagement. Et bien, c’est la fonction de ce premier genre de prière : une « aspirine de vie », un truc pour aller mieux ! « It works » ! lâcha le Colonel, en lançant un regard du côté de Mike, mais l’américain, en pleins travaux de confection n’eut aucune réaction, et le vieux sage de continuer : 

-       Si les douleurs de ces âmes les font réellement souffrir, et si la demande est accompagnée d’une vraie sincérité, ces gens ont toutes les chances de mieux se porter par la suite, lorsqu’il auront demandé de l’aide. Ne dit-on pas, chez vous : « Demandez, et vous serez exaucés » ?!

J’ai presque envie de dire qu’il s’agit là d’un procédé       mécanique ! Cela ne peut pas échouer ! C’est un fait quasiment scientifique !

-       Par les Saintes Ecritures ! pontifia l’abbé. Si ce n’est pas un magnifique aveux de foi, que tu viens de nous administrer, je veux bien être changé en diablotin avec une queue et une jolie fourche !

-       Appelle cela comme tu le veux, concéda le Colonel, mais tu peux utiliser ce genre de prière à l’intention d’autres âmes que la tienne, pas simplement pour le profit de ta petite personne. Tu peux aussi souhaiter du bien à l’intention des gens que tu aimes, ta famille, tes proches, et de cette manière, tu disposes, ce faisant, de la faculté de contribuer à les protéger, à leur faire du bien à distance !

Par contre si, sur la ligne, tu supplies de gagner à l’« Euromillion », là, je ne t’accorde pas beaucoup de chances d’être entendu…

Dans un autre domaine, tu peux encore prier pour des causes qui ne te concernent pas directement, mais que tu estimes justes, cela aura pour effet d’oxygèner les forces de la Nature destinées à réaliser, un jour, ces projets bénéfiques.

Par ailleurs, la prière peut se montrer un vrai médicament, et, à ce propos, j’ai lu un truc incroyable : Cela se passait aux Etats-Unis. Il s’agissait d’une expérience menée dans deux hôpitaux distants de plusieurs kilomètres.

Dans chacun de ces établissements, l’on a disposé le même nombre de malades atteints de la même maladie, au même stade de développement .

La seule différence résidait dans le fait que l’on a placé dans l’hôpital numéro 1, en plus de l’équipe médicale, ainsi que des soins appropriés, un groupe de gens, cachés dans une pièce voisine, et occupés à PRIER toute la sainte journée, afin d’activer la guérison des malades de cette établissement précisément. Cela, bien-sûr à leur insu, tandis qu’à des kilomètres de là, dans l’hôpital numéro 2, les malades recevaient les mêmes soins, mais SANS l’aide d’aucun prieur bénévole.

Et bien, croyez-moi ou non, mais l’étude indiquait clairement un taux de guérison sensiblement plus élevé pour les malades ayant bénéficié de l’action salvatrice des prieurs…

-       Génial ! Je vais raconter cette histoire dimanche à l’église, c’est le pied ! Le père était aux anges, puis il fit rigoler tout le monde :

-       Tu ne veux pas me remplacer, dimanche ?! Je te vois bien soudain en chaire, à ma place…

-       Tu veux rire ! Moi, mon église c’est le « Fuck atom ! »…Mais attends, c’est pas fini !

-       Vas-y le Colon ! Envoye la sauce ! lança le serviteur de l’Absolu, en règlant son compte à cette bière protestante.

Pareille expression, dans la bouche d’un homme d’église, ne manqua pas de provoquer une réaction d’étonnement, même dans l’esprit des habitués de l’un des endroits les plus malicieusement décadents de la république, et un joyeux fou rire s’empara de l’assistance.

Un instant décontenancé, le Colonel se reconcentra :

-       Tu devras encore décrire à tes ouailles le second type de prière !

-       Yes men !

Un nouvel éclat de rire traversa la société, car Mike venait d’annoncer au monde que son ouvrage était achevé, et effectivement, l’américain brandissait triomphalement son artisanat avec une évidente satisfaction.

Le Colonel ne put retenir son amusement, néanmoins, il continua :

-       Le second type de prière est infiniment plus subtil, car il ne s’agit pas à proprement parler d’une prière.

Tu ne demandes rien.

Tu admires.

La nature principalement.

Dans la pratique, et pour ce qui me concerne, cela m’arrive en me baladant à la campagne, ou parfois en regardant des documentaires à la TV.

Tu sais, ce genre de films qui décrit souvent de manière tellement excitante, la vie, le fonctionnement des animaux ou des plantes.

Et toi, tu regardes, comme dans un rêve, cette incroyable organisation qui se comporte selon les règles d’un million de systèmes intelligents et interactifs, et tu te dis : Sacré nom de Jazz ! Je n’ai jamais rien vu d’aussi génialement beau de toute mon existence !

Ce n’est donc pas vraiment une prière, car tu ne demandes rien de spécial, mais plutôt un genre d’adoration, comme un culte, une dévotion, une vénération, à l’égard de cette formidable construction qu’est la nature !

Merci de nous envoûter de la sorte, chaque fois que l’on te regarde !   

Interrompant son sermon improvisé, de manière abrupte, le Colonel abandonna la salle au silence.

-       Bougre d’enfoiré de Colon !

Tu sais que c’est super joli ce que tu nous chantes, ce soir, mon pote !

Ma seule tristesse, c’est de savoir que l’on ne pourra jamais te compter, dans les rangs de MON armée… Tu y ferais         

du bon boulot…et je dois dire, que ça… ça m’ fait droit chier ! helvétisa-t-il.

      -   Tu sais, moi l’armée…Je n’ai jamais beaucoup été tenté par                                      

          l’uniforme…

-       Même au nom d’un combat juste ? objecta l’abbé.

-       Non, moi les drapeaux, je m’en méfie, ils ont déjà envoyé tout un tas de gars servir de chair à canon, au cours de l’Histoire…Très peu pour moi…

Et puis je suis un franc-tireur ! Voilà tout.

J’agis dans mon coin, car c’est là que je suis le plus efficace, si tu veux savoir !

-       Mais, bordel ! s’indigna le directeur de conscience. Il faut aller au charbon avec les copains !

Si tu restes dans ton terrier…

-       Laisse tranquilles les renards…

Et puis, les copains, à la fin, ils finissent toujours par me pomper l’air…Enfin tous sauf vous, bien entendu, déclara-t-il, dans un sourire à l’intention de son clan.

-       Voilà ton problème, mon fils ! Le ton était sentencieux :

Tu n’aimes pas assez tes semblables pour collaborer avec eux ! Tu n’as donc pas reçu assez de bisous quand tu étais petit ? s’enquit le moine de manière parfaitement irrévérencieuse, il est vrai, mais l’heure commencait à devenir tardive, et la « Calvinus » avait fait honneur à sa réputation…

-       Le Docteur Zigmund est prié de quitter la salle…

La salve de 75 fit son petit effet, et Pierre-Alexandre s’excusa :

-       Désolé ! T’as raison, il ne faut pas juger.

C’est pas un bon job.

Et de toute façon il y a déjà Quelqu’un pour ça… fit-il en levant machinalement le regard au plafond.

-       Mais, assez parlé de moi pour ce soir, décida le Colonel.

Et toi, qu’est ce que tu racontes ?

Quel pansement es-tu en train d’imaginer appliquer, en cette période, et sur quelle plaie ?... mon bon Docteur d’âmes en peine.

A ton tour de nous parler de ton œuvre, enfin, si tu le veux bien.

-       Et bien, c’est que je suis lié par le secret de la confession, je ne peux révéler…

-       Je ne te demande pas des noms…Juste une situation.

Un cas particulier qui te préoccuperait actuellement, et que l’on pourrait éventuellement évoquer ici, dans l’amitié qui règne autour de cette table.

Le prêtre refusa d’un geste machinal l’impressionante cigarette illicite qui passait par là. Son expression se fit soudain plus grave :

-       Je connais une famille dont l’enfant unique se fait     régulièrement tabasser par son père…Et je ne sais par quel bout je dois prendre cette affaire.

Un silence pesant s’invita soudain dans la maisonnée.

-       Faire du mal à un enfant c’est salir le futur… improvisa le Colonel, atteint, lui aussi par le ton de gravité de la conversation.

-       Oui, mais comment m’y prendre pour juguler la salissure, dans le cas que je viens de citer ? Qu’est-ce que je dois entreprendre ? Quels mots employer ?

-       Et bien, tu n’as qu’à exploiter le premier genre de prière dont nous parlions, il y a quelques minutes !

Appelle le « Numéro Vert », et tu auras forcément la réponse ! Ce n’est quand même pas à toi que je vais apprendre un truc pareil !

-       Mais, bougre de crétin ! Cela fait une semaine que je suis sur la ligne, et toujours pas la moindre réponse, l’Animal !... lâcha le prêtre, dans un sain irrespect.

-       Et bien recommence, ma pomme, tu sais, la ligne doit être particulièrement mise à contribution, en cette période, avec l’été, et toutes ces femmes qui se dénudent…

La boutade eut au moins la bonne idée de détendre l’atmosphère.

-       Je vais chercher une « tournée de bière calviniste » au bar, sinon, je vais avoir toutes les peines du monde à empécher mon pied d’aller te caresser les fesses…Et, joignant l’action à la parole, il disparut dans l’air enfumé, sous le regard ravi de l’assistance.

-       Sacré Papy ! s’amusa Rachid, en employant l’un des multiples surnoms que le père avait reçu depuis belle lurette dans la région, en l’occurrence, celui qui lui avait été donné par les nombreuses marchandes d’amour qui battent le pavé des Pâquis depuis l’aube des temps, car le saint homme ne manquait jamais l’occasion de réconforter Marie-Madeleine, si besoin se faisait sentir, au détour d’une rencontre fortuite.

Dans son coin, Mike, qui avait totalement égaré sa notion du temps dans les volutes perverses du THC, décida que le moment était venu, pour lui, de remplir à nouveau sa mission. Mais, cette fois, il modifia ses outils, faisant appel à une belle pipe de Saint-Claude en palissandre, qu’il se mit à bourrer lentement et amoureusemement.

De son côté, Papy était maintenant de retour avec les bulles, et Rachid s‘occupa du service.

-       Bon, on va arrêter de plomber l’ambiance avec nos histoires… décida l’homme d’église. Quelque chose de rigolo maintenant !

-       Bonne idée ! Tu dois bien connaître une ou deux bonnes blagues bien graveleuses avec des bonnes sœurs !... Non ?!

-       Espèce de malappris ! gronda le père, au milieu de la rigolade général, mais, plutôt mauvais acteur, il feignit bien mal sa sainte colère.

La salve de rires ayant fait son œuvre, le silence reprit ses droits un instant, puis le Colonel déclara :

-       On devrait remercier, que dis-je décorer !... le bretzel qui a bien failli nous débarasser de George W Bush…

Pour le coup, Ingrid partit d’un grand éclat de rire, suite à un tel coq-à-l’âne.

-       Souviens-toi, l’abbé, Bush junior, le président des Etats-Unis le plus bas de plafond de l’histoire de ce pays, et bien, cet ahuri, un jour, manque de rejoindre les verts pâturages, (dans son cas, cela eût été plutôt les noirs pâturages…), en avalant un bretzel de travers…

-       Oui, ça me revient maintenant !

-       Bush d’égout… poétisa le Colonel, le monde a bien failli avoir de la chance, ce jour-là…

-       L’on ne peut se réjouir de la mort de qui que ce soit, récita le serviteur de l’Eternel, mais le ton de son propos n’avait pas tous les accents de la conviction nécessaire.

-       Arrête avec le dogme ! De grâce, arrête avec ça ! Tu connais aussi bien que moi les horreurs, les profanations multiples que ce type est allé commettre en Irak, pour les intérêts bassement financiers de son équipe de faucons, Rumsfeld et consort, avec des prétextes fallacieux, et au nom de Dieu qui plus est… Mais il n’y avait pas d’armes de destruction massive, au bout du compte, là-bas !

Le Colonel commencait à s’emporter.

         Puis, reprenant un peu d’ascendant sur ses émotions, il baissa d’un ton :

- Moi, ce que je n’arrive jamais à piger, c’est le fait suivant : Comment l’Amérique de Scott Fitzgerald, d’Hemingway, celle du jazz, de Woody Allen, ou Tex Avery, de Kerouac ou encore d’Edison, celle qui enverra vraisemblablement un jour nos semblables à la conquête des étoiles, comment cette contrée merveilleusement pétrie d’ inventivité et oxygénante pour le monde entier, s’y prend-elle pour nommer à sa tête une pareille bande d’abrutis ?!...La dynastie des handicapés mentaux du label Bush, un vendeur de cacahouètes, ou encore un ex acteur hollywoodien de troisième zone…C’est à n’y rien comprendre…

Parfois, je me demande si tout ceci n’est pas la faute à Colt, avec son six coups…

Mais personne n’eut envie de rétorquer à cette dernière envolée du Colonel qui vraisemblablement allait faire office de bouquet final au feu d’artifice de la soirée, car Rachid venait d’ouvrir la porte d’entrée afin d’aérer les locaux.

Dehors, les oiseaux, comme toujours, ignorants des affres humaines, réjouissaient l’air de leurs mélodies pétillantes, tandis que les premières lueurs de l’aube faisaient une timide apparition.

-       Dis donc, quelle gravité dans la discussion, ce soir ! réalisa le Colonel.

-       C’est normal, ‘y avait un curé… attesta Pierre-Alexandre, en souriant.

-       Dommage que Guyo n’ait pas été de la fête ce soir, il nous aurait sûrement bien fait marrer !

-       … en nous parlant encore de Bach pendant des heures, pronostiqua Ingrid.

-       On ne le voit plus beaucoup, ces derniers temps, il me semble, s’inquiéta le Colonel.

-       Il paraît qu’il a fait la connaissance d’une femme exceptionnelle, indiqua Ingrid, et il semblerait que cela l’ait  rendu quelque peu casanier, d’après des informations que j’ai, en provenance du téléphone arabe…

-       Casanier ?... lui ?...Rachid en tombait des nues.

-       Vous savez, parfois l’amour fait des miracles !

Saisissant l’occasion, l’abbé remontait en chaire.

-       Le principal est de rencontrer l’harmonie, décréta le Colonel en refermant le chapitre.

Derrière le bar, l’équipe était en train de consentir des efforts louables pour diminuer les conséquences bordéliques d’une pareille soirée, tandis que Mike se fendait d’une ultime annonce :

-       Je vais en wouler un p’tit dernier pour la woute, puis il déclara d’une voix puissante, mais avec un effet retard évident qui provoqua une belle rigolade générale :

-       Bush is a fucking paesan ! A really mother fucker ! And a fucking bastard !...autant de qualificatifs en parfaite harmonie avec le nom du squat, et que l’américain utilisait probablement en guise de point d’orgue à sa manière.

Très légèrement plus littéraire, le Colonel déclara :

-       « Il n’est de bonne compagnie qui ne se quitte »…

-       Pour ma part, je n’ai pas très envie de te quitter, avoua Ingrid en s’approchant dangereusement du vieux fauteuil anglais sur lequel l’homme qu’elle aimait était encore installé.

Plus jamais…

Un instant l’heureux « militaire » contempla avec admiration les deux miroirs verts qui plongeaient dans ses yeux, comme autant de sondes merveilleuses, et semblant autant sourir que la bouche délicieuse qu’il n’allait pas tarder à embrasser, selon toute vraisemblance, et il réalisa alors toute l’étendue de la stupidité de ses propres histoires de « retraite sentimentale », quand, enfin, leurs bouches s’unirent dans un premier baiser.

Le père, qui avait assisté à la scène avec émotion, ne put s’interdire un petit accès de déformation professionnelle :

-       Et bien, vous savez au moins qui bénira votre union, mes enfants…

Rachid contemplait le tableau, et les yeux du colosse semblèrent gagnés par une bien singulière humidité :

-       Voilà qui fait plaisir à voir…Nom de bleu de nom de d’zou !

Mais, ce fut le dernier commentaire qui traversa l’air enfumé du squat, car l’assemblée, instinctivement soucieuse de préserver la magie de l’instant, se réfugia dans le silence avant de prendre congé définitivement, et ainsi le « club des noctamphiles » s’éparpilla dans le matin naissant.

Désireux de goûter encore un peu à l’atmosphère magique de la soirée, le nouveau couple s’accorda quelques délicieuses minutes de contemplation, main dans la main, dans la vieille maison, avant de prendre à son tour le chemin de la rentrée, et, un peu plus tard, il n’y eut plus que deux vélos heureux, en train de tourner le coin de la rue de l’Industrie, dans la Genève de l’été.

        

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Commentaires

11.03 | 23:43

Baume de beaux mots : peu de mots, peu de maux....

...
03.03 | 17:50

coucou j'addore martina stoessel je suis allee la voir au REX a Paris c'était genial

...
03.12 | 20:15

Salut

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12.02 | 09:07

Bravo !! très jolie histoire La Pignata J'y vais de ce pas !!

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