La gaffe de Marie-Madeleine

En-tête

La gaffe de Marie-Madeleine :

 

 

Pierre-Alexandre était né à Genève et vivait depuis toujours dans un endroit haut et en couleurs, comme tous les secteurs chauds : le quartier des Pâquis.

Il n’avait guère voyagé au cours de son existence, préférant s’installer dans cette belle région lémanique, et profitant ainsi chaque fois qu’il le pouvait des saines joies lacustres que lui procurait la navigation sur son petit voilier à deux pas de chez lui, car le quartier des Pâquis borde le lac par endroits.

Malheureusement pour sa nature rêveuse, ses petites escapades de marin d’eau douce n’étaient pas au menu de son quotidien, car Pierre-Alexandre accordait le plus clair de son temps à sa passion qui était également son métier, mais aussi sa mission : prêtre catholique.

Oh, il n’avait rien de ces carriéristes du clergé, davantage soucieux de leurs galons dans la hiérarchie que de servir Dieu.

Non !

Habité par une foi profonde, Pierre-Alexandre n’était en fait qu’un « petit curé de campagne à la ville, » comme il aimait à se définir lui-même, préoccupé par une simple obsession :répandre la parole du Seigneur dans cette petite région du monde qu’il n’aurait abandonnée à son sort pour rien au monde : les Pâquis.

Il officiait donc dans une petite paroisse du quartier, ne ménageant pas ses efforts. Pourtant il n’y cantonnait de loin pas ses activités, car il se voulait avant tout un homme de terrain. En conséquence, chaque jour, il reprenait son bâton de pélerin, arpentant le bitume sans relâche, au beau milieu des dealers et des filles de joie.

Bien évidemment, il était connu comme le loup blanc et apprécié de tous car la sincérité de sa foi désarmait même les athées les plus impénitents.

Ce n’était pas un de ces directeurs de conscience rigides et intellos, aux propos alambiqués et souvent confus.

Il n’avait pas besoin de «  tordre les méninges » de ses ouailles avec des paroles menaçantes et sentencieuses pour gagner une âme, car tout simplement, il avait rejeté depuis belle lurette cette vieille idée du «  Dieu vengeur » qui lance des éclairs sur le pauvre pécheur depuis Son nuage…

« Dieu est un partenaire ! » affirmait-il volontiers. « Et s’Il veut que nous fassions ce qu’Il nous demande, ce n’est pas en nous foutant la trouille qu’Il y parviendra…En plus, c’est Lui qui a créé nos imperfections, Il ne va pas s’étonner si parfois on les utilise !...Il n’est pas con Dieu ! »

 

Ce soir-là, Pierre-Alexandre était accoudé au bar de « l’Aiglon » en pleine conversation avec quelque âme égarée devant une énorme bière.

Il parlait fort, ne ménageant pas son bel accent pâquisard.

L’endroit accueillait volontiers une bande de cinglés de la nuit, et l’ambiance était belle et bien tonitruante.

C’était également le rendez-vous du plus vieux métier du monde.

Pierre-Alexandre les connaissait toutes.

Il se dépensait régulièrement afin de soulager les affres que certaines d’entre elles ne manquaient pas de rencontrer au cours de leur étrange sacerdoce au service du mâle désenchanté.

Pierre-Alexandre était particulièrement doué lorsqu’il fallait qu’il se transforme ainsi en « pansement de l’âme », car il savait trouver les mots qui cicatrisent.

 

Or, le Grand Enchanteur qui a toujours un oeil sur l’ « Aiglon »… ressentit soudain une tendresse particulière envers Son minuscule soldat et sa sincérité indéffectible. Et Il décida de lui mijoter une petite farce de Son crû.

Oh, cela n’avait rien d’une épreuve, car seuls les hommes imaginent parfois que Dieu réserve des examens à Ses créatures…

En fait, Dieu ayant tout inventé, donc l’umour également, avait juste envie de faire travailler Ses grands zygomatiques ce soir-là. Et, comme l’humour est bien meilleur avec quelqu’un que l’on aime, Il choisit Pierre-Alexandre.

Tout simplement.

 

Au bar, le prêtre en avait terminé avec son sermon qu’il n’aurait jamais nommé ainsi, car il s’arrangeait toujours pour intervenir dans l’âme de ses ouailles sans s’auréoler du  sentiment de « celui qui sait ». Il avait réalisé au cours de son sacerdoce combien ce genre de statut de supériorité était contre-productif au final.

L’homme qui l’avait écouté sagement, avait réglé son compte à cette batida et fini par reprendre sa route dans la nuit genevoise.

Après une ultime gorgée d’horrible bière suisse, Pierre-Alexandre balaya le bistrot du regard quand soudain il l’aperçut :

Cynthia.

Il y a bien longtemps, juste avant son ordination, Pierre-Alexandre, en bon disciple catholique, était finalement parvenu à faire taire le désir que l’homme qu’il resterait toujours, ressentait à l’égard d’Eve et de ses atours. Le combat avait été particulièrement rude, mais, à son propre étonnement, il avait fini par gagner la bataille.

C’est donc en homme sûr de son fait que Pierre-Alexandre s’assit en face de la belle de nuit. Il la connaissait bien pour l’avoir réconfortée à de nombreuses reprises.

-Ça va Papy ? demanda-t-elle familièrement en invitant le père à sa table.

-Coucou Cynthia ! Bien et toi ?

La belle n’officiait pas sur le pavé comme ses collègues pâquisardes, car elle occupait un rang plus élevé dans la hiérarchie du plus vieux métier du monde, en raison de la qualité de ses charmes qui avait naturellement fait d’elle une escort girl.

Elle avait donc installé son « entreprise » sur l’autre rive du lac, dans un environnement nettement plus paisible que les trottoirs des Pâquis, se réservant néanmoins le plaisir de lever le coude à l’ « Aiglon » pour l’apéro avec ses amies.

Pourtant, ce soir-là, Cynthia tenait juste compagnie à une bouteille de champagne qui n’allait pas tarder à se transformer en cadavre. Afin d’accélérer le processus, elle servit une coupe et l’offrit au prêtre, puis elle attrapa le serveur :

-Une autre Bob, s’te plait ! Et le gars s’enfuit avec le seau à glace et la bouteille vide.

-Ben dis donc, t’as sorti l’artillerie lourde ce soir ma belle…Tu fêtes quelque chose ? s’enquit le père. Mais…t’es pas avec Marlène et Camélia ? Faut pas boire en suisse !...

Cynthia fit jouer ses mèches blondes dans un mouvement qui aurait ensorcelé la plupart des hommes.

-Non, elles bossent. Y’a un mec qui est passé devant le bistrot. Costard et Mercédès, tu vois le genre…Il les a embarqué les deux…Hé ! ça ne se refuse pas ces plans-là Papy !…

Papy acquiesca.

-Bon, et c’est pour ça que t’es en train de « pochetroner » en solitaire un vendredi soir ?

En fin connaisseur des replis les plus secrets de l’âme humaine, Pierre-Alexandre avait diagnostiqué les symptômes annonciateurs d’une probable douleur chez son vis-à-vis.

-C’est quoi ces petites rides de contrariété sur ce front parfait que le Seigneur t’a donné le jour de ta naissance ?

Se sentant démasquée, la belle n’offrit aucune résistance à la perspicacité habituelle de son interlocuteur.

-C’est Max…

-Il t’a encore dérouillée… devina le prêtre sombrement.

-J’te raconte pas la danse qu’il m’a mise hier soir, l’enfoiré, pour un prétexte à la con…

Heureusement qu’il sait cogner…

Les petites rides s’étaient accentuées, mais la laideur en fut pour ses frais.

-J’en ai marre Papy…

Le garçon était revenu avec les bulles et faisait l’échanson. Ce faisant, il admira le décolleté de la femme et, quant à lui n’ayant pas fait le moindre vœu de chasteté, il lança admiratif :

-Et bien dis donc ma grande, c’est une « soirée portes ouvertes » que tu nous fait là ou quoi ?!...

Mais le prêtre lui renvoya la monnaie de sa pièce, l’air faussement agressif :

-Casse-toi rapidos mon gars, ou j’te botte le cul, que tu ne pourras même plus t’asseoir pendant une semaine ! J’te préviens mec !

-Oui mon père…fit le garçon d’un ton exagéremment respectueux, et il s’éloigna en rigolant, mais déjà Pierre

Alexandre enchaînait :

-Je vais  parler à Max. T’inquiètes, il va m’écouter, affirma-t-il sûr de lui.

-Oui, il te respecte vachement, tu sais. Bizarrement, j’ai l’impression qu’il t’estime encore plus depuis le soir où tu l’as étendu au « Palais Mascotte » l’année dernière.

-Il était tellement bourré…Je me demande comment il fait pour s’en souvenir.

Mais, tu sais moi : « Quand faut y aller, faut y aller… », et j’ai jamais la trouille car, il leva les yeux au plafond, dans ces cas-là, il y a une Force qui m’arrive dans les poings, et bonjour les dents du mec qui a perdu le respect…Tu m’connais !

Cynthia fixa le prêtre avec une tendresse qui n’avait rien de professionnel.

-Je ne sais pas si le dieu dont tu parles est vraiment là où tu dis qu’il se trouve, mais si jamais, il doit être content de toi Papy. T’es vraiment super !

Le père eut droit à l’économie d’une réplique car Marlène et Camélia venaient de pousser la porte de l’ « Aiglon » et, ayant repéré Cynthia et Pierre-Alexandre, elles s’installèrent à leur table.

Cynthia fit signe au garçon :

-Deux coupes supplémentaires Bob, et, désignant la Veuve Clicquot : elle ne va pas faire de vieux os celle-là. Tu peux mettre sa petite sœur au frigo décida-t-elle.

Ignorant les reproches inévitables du ministre de sa conscience en face, elle s’adressa à ses deux amies :

-Alors, ça s’est bien passé le coup avec le « bourge » à la Mercédès ?

Les deux filles échangèrent un regard complice et Camélia dit en rigolant :

-Le vieux « naze », il a « déchibré » au plus mauvais moment, et Marlène a dû le redémarrer à la manivelle !...Et la tablée au grand complet partit dans un joyeux éclat de rire.

-Eh non, le pognon, c’est pas ça qui fait « monter le soufflé » en amour…se moqua Marlène. Notez qu’il a été règlo le banquier, on a même eu droit au pourliche, c’est qu’il était content…Bon, c’était pas Brad Pitt, mais on l’a quand même copieusement fait reluire…

Camélia dodelina de la tête avec amusement, puis elle s’adressa au père avec gentillesse :

-Hé, on te pollues pas trop les esgourdes l’abbé ?...Tu supportes ?

Mais l’infirmier des âmes connaissait la musique par cœur. Celle des dealers du coin, des petits truands et bien évidemment celle des marchandes d’amour.

-C’est pas parce que je ne mange pas de ce pain que je n’en connais pas le goût..lâcha-t-il en reprenant la main.

-Sacré Papy ! Camélia et Marlène s’étaient exprimées de concert.

-Sacré Pap’s ! surrenchérit Cynthia et une vague de sympathie déborda la tablée.

Mais Cynthia changeait déjà de sujet :

Federer.

Et toujours cette lancinante interrogation helvètique :

« Mais quand allait-il parvenir à accrocher un 17ième titre du grand chelem à son palmarès ? En était-il encore capable ? »

L’abbé qui était plutôt sportif, avait son idée sur la question :

-C’est la naissance de ses jumelles qui l’a sûrement déconcentré, vous comprenez, l’amour… évoqua-t-il en enveloppant les trois femmes d’un regard paternel.

Le trio acquiesca.

Après une dernière tournée de bulles, Marlène et Camélia prirent congé.

-Assez bossé pour aujourd’hui ! On se fait une petite vidéo chez moi Camélia ?

Apparement la proposition était alléchante :

-C’est comme ça que j’t’aime mon chou ! se réjouit Camélia. On se mate un épisode de « Friends » ?

-Non plusieurs !

Et les deux complices, après des embrassades qui n’en finissaient plus, s’évanouirent dans la nuit, laissant Cynthia et Pierre-Alexandre en tête- à-tête.

Les deux amis échangèrent quelques instants de connivence en silence. Finalement, de plus en plus pompette, Cynthia déclara avec résignation :

-Je devais aller chez Max ce soir, mais franchement, j’ai pas envie de revoir cette brute aujourd’hui…

Je crois que je vais rentrer chez moi.

Elle fixa son vis-à-vis en affichant une moue ravissante dans laquelle Pierre- Alexandre identifia un vrai manque de tendresse. Ses mèches blondes jouaient les fées innocentes :

-Papy tu me raccompagnes ?

Le père ne put empêcher son cœur d’accélérer. Mais la belle continuait :

-Tu sais, je peux commander un taxi et… « Home sweet home » , sans problème Pap’s.

Mais…les fées accentuèrent leur enchantement, …j’ai le blues ce soir…continua-t-elle en se mordillant la lèvre inférieure, ce qui la rendit encore plus belle.

Croyant argumenter en sa faveur, elle ajouta :

-Je nous déboucherai une fameuse bouteille de Bourgogne ! Un client m’en a offert une caisse l’autre jour…Tu verras, en bouche, on dirait du velours !

Le directeur de conscience, plutôt soucieux de réfreiner les desseins de Bacchus, ne releva pas, mais sentant néanmoins un réel désarroi, son instinct protecteur prit le dessus :

-Mon p’tit chou…

Viens. « On va mettre la viande dans les torchons » argotisa-t-il paternel, puis il se leva spontanément.

-Non ! Tu laisses cette coupe de champ, elle n’a plus besoin de toi…décida le père en aidant sa fille à quitter la table.

Il était très tard ou très tôt selon les avis, et le jour se réjouissait de poindre.

Les deux amis commandèrent un taxi et ne tardèrent pas à se retrouver dans le quartier de Rive, au domicile spacieux et confortable de l’escort girl.

Cynthia poussa la porte d’entrée.

-Fais comme chez toi Papy !

Pierre-Alexandre entra et découvrit l’antre de son amie : Meublier moderne, ordinateur dernier cri, vidéo avec écran géant.

La grande pièce dans laquelle ils s’installèrent était parée d’une moquette en laine fine, d’un blanc immaculé qui donnait l’impression de marcher sur un énorme mouton.

-Dis donc, c’est pas un peu salissant ? L’entretien …Tu fais comment ?

-T’occupes !...La femme de ménage…

Cynthia lui répondait depuis la cuisine, dont elle revint triomphante quelques instants plus tard, une bouteille de vin à la main.

-« Clos Vougeot 1951 ! »

          Le gars qui m’a offert ça est cinglé !...

-Non ! Mais on ne va pas encore écluser !…

Pierre-Alexandre se rebiffait, mais la magie rendit les fées blondes encore plus intraitables :

-C’est pas tous les jours que j’ai un curé à la maison !...rigola la belle en déflorant la vieille bouteille avec les gestes précis d’un authentique œnologue.

-…

Pour une fois le vaillant soldat ne sut comment riposter, mais il reprit  pourtant la main :

-« Bien joué, Callaghan ! » ...C’est vrai, je me demande bien ce que je fous ici…avoua-t-il en ouvrant de grands yeux, et les deux amis partirent dans un sain éclat de rire.

Finalement, aucune loi n’interdisant le plaisir gustatif, Adam se laissa innocemment tenter par le vin d’Eve et trempa ses lèvres avec délectation dans le précieux breuvage, mettant ainsi la main dans un engrenage malicieux sans le savoir.

Ouâ ! ça… ils ne connaissent pas du côté de l’ « Aiglon » ! Tu peux m’en croire ! décréta le prêtre avec un plaisir évident.

-Tu peux y aller ! Et cette couleur !...

Pendant une minute, Bacchus eut gain de cause et imposa le silence, juste rompu par un doux concert de papilles satisfaites…

Mais Cynthia, dont la résistance au dieu mythologique ressemblait de plus en plus à un mur qui se lézarde, décida de prendre ses aises.

Sur le canapé, elle retira ses chaussures d’un geste naturel, et deux pieds nus et délicats ornèrent la scène d’un charme supplémentaire, puis elle s’étira langoureusement.

-Mmm…Je me sens beaucoup mieux… Merci Pap’s. Merci d’être là, déclara-t-elle sincèrement reconnaissante.

Le père, qui s’était abondement détendu grâce à la Bourgogne, gratifia son amie d’une expression apaisante.

-C’est normal, tu avais besoin de compagnie, et j’ai l’œil pour ces choses-là !

-Oui, oui je sais…confirma la belle en défaisant négligemment un bouton de son chemisier, ce qui provoqua des conséquences inévitables.

Pierre-Alexandre ne put retenir un œillade interdite, ce que la coquine nota et exploita instantanément sans vergogne.

-Je trouve que l’on ferait un bien beau « couple platonique » !...Non ?...lâcha-t-elle comme une bombe ! Son sourire aurait mis le feu à l’Eau en personne…

A vingt ans, Cynthia avait été une billante universitaire avant d’entamer sa carrière d’hétaïre, et le prêtre admira les petites flammes d’intelligence qui luisaient dans ses prunelles.

-Un « couple platonique » ?...bêtifia-t-il quant à lui.

De longues secondes savamment orchestrées firent leur métier.

-Ce vieux Platon…La belle rêvait à voix haute…A moins que…dit-elle mystérieusement.

Alors, la magnifique créature du Seigneur, sans demander la moindre autorisation, entreprit de quitter son chemisier, avec des gestes d’une grâce sans pareille, ne gardant plus comme ultime rempart qu’un léger débardeur, avec pour unique sécurité, deux fines attaches en tissu transparent aux épaules.

Son entreprise achevée, elle se leva pour mettre un peu de musique.

-Tu connais « La valse des lilas » ?

Le pêcheur d’âmes, qui s’était intéressé à bien d’autres musiques au cours de son existence avoua son ignorance.

-C’est Michel Legrand, le renseigna Cynthia.

La chanson commençait, et c’est alors que ses paroles frappèrent le prêtre de plein fouet.

« On ne peut pas vivre, ainsi que tu le fais

D’un souvenir qui n’est plus qu’un regret »…

L’esprit de Pierre-Alexandre, qui se débattait au beau milieu d’une tempête de contradictions, jugea bon de lui adresser un message de détresse :

La tentation ! lui cria-t-il, en perdition.

« Mais, la tentation n’est pas un péché ! se révolta le pauvre hère. Sinon tous les hommes seraient damnés au premier soir de leur existence !...

Le péché, ce n’est pas la tentation en elle-même.

Le péché, c’est de lui succomber ! »…

Cependant, toujours plus romantique, la chanson continuait :

« Mais tous les lilas, tous les lilas de mai

N’en finiront, n’en finiront jamais

De faire la fête au cœur des gens qui s’aiment »…

Or, la tentation est une prédatrice. Elle se nourrit précisément de la révolte qu’elle provoque dans l’âme de sa proie. Plus cette dernière tente d’échapper à ses toiles, plus elle prend de la force.

Et Pierre–Alexandre se débattait comme un beau diable…

Ayant produit son petit effet, Cynthia se rapprocha de son ami.

Elle se saisit de la bouteille du vin mythique, puis, militant probablement pour la féminisation des mots, elle déclara d’un air coquin :

-Je vais faire la « maîtresse d’hôtel »…

Elle versa le breuvage, mais dans le mouvement, l’une des minuscules attaches qui retenaient encore sa chemisette glissa innocemment le long de son épaule, ce qui ajouta quelques degrés dans la pièce.

Soudain le « show » prit une nouvelle tournure.

Après avoir remis son épaule à l’ordre, Cynthia se leva et, métamorphosant spontanément la bouteille en saxophone imaginaire, elle mima un solo diablement sensuel par-dessus la musique de Michel Legrand, semblant danser avec Bacchus en personne.

Etonnamment, ce rite païen ne rencontra aucune résistance de la part du spectateur bienheureux qui dégustait cette nouvelle liqueur sans se priver.

Sur la scène, la divine poursuivait son œuvre avec brio quand soudain elle s’interrompit d’un coup.

Abandonnant imprudemment la Bourgogne sur la moquette, au pied du grand lit, elle demanda :

-Alors, Pierre-Al, tu me trouves comment ?

 Le désormais « condamné au péché » n’avait même plus envie d’en vouloir aux forces du mal…

-Ouà…je…mais ouà…

Tant de minimalisme ne dérouta pas Eve pour autant, car si les secrets de l’âme humaine ne pouvaient échapper au regard de l’abbé, ceux qui gouvernent le désir étaient aux ordres de la marchande d’amour. C’est donc sans le moindre risque de se tromper que la belle décocha sa flèche :

-Pierre-Alexandre…

Elle s’approcha le plus possible du canapé et s’assit sur la moquette aux pieds de son public.

-Mon petit Pierre-Al à moi… roucoula-t-elle tendrement.

Elle redressa son buste parfait, et, à cet instant la flèche atteignit son but, mais en réalité il s’agissait d’une bombe atomique !

-Je n’avais jamais remarqué que tu avais d’aussi grandes pupilles !...Sa voix avait emprunté la tonalité d’une harpe.

Et là, un tremblement de terre ébranla le monde.

Au cours de la seconde qui suivit la secousse, Pierre-Alexandre eut encore le temps de penser aux volcans, et, dans un éclair de conscience, il décréta avec philosophie :

« Même les plus anciens finissent par se réveiller un jour… » Et, laissant enfin la lave faire son œuvre, il abandonna toute révolte.

Ainsi l’éruption, toujours extrêmement violente chez les volcans assoupis depuis longtemps, reçut-elle le droit de naître.

Après un premier baiser tellement « braisé » qu’il incendia les lèvres, Cynthia entreprit d’effeuiller son amant dans un état d’urgence. Dans les flammes de l’action, les corps égarèrent leur équilibre et le couple se retrouva au sol malencontrueusement, puis d’un commun désir, il se releva prestement et gagna le grand lit, en proie à une émotion indescriptible.

Arrivée devant la scène de leurs ébats, Cynthia retira vivement le couvre-lit.

Le grand lit était en réalité composé de deux lits à une place côte à côte, mais ce qui était curieux, c’est qu’ils avaient été bordés en tête-bêche.

-Mais, qu’est-ce qu’elle a foutu cette femme de ménage ?!...

Viens Pierre-Al, aide-moi, on va les remettre dans le bon ordre ! commanda-t-elle dans un énervement amplifié par l’alcool. L’homme obtempéra fidèlement et le couple, chacun à une extrémité, entreprit de retourner l’un des deux lits, afin de remettre l’ensemble en position idéale.Malheureusement, au cours de l’opération, Cynthia renversa la bouteille de « Clos Vougeot » sans le vouloir, et le bon vin de Charles le Téméraire, probablement heureux de laver ainsi l’affront de la bataille de Grandson, se répandit sans vergogne sur la moquette immaculée…

Pierre-Alexandre qui ne roulait pas sur l’or, imagina néanmoins la facture avec consternation.

-Bordel de merde ! Mais c’est pas vrai !...

Cynthia dessoûlait à grande vitesse.

-Cet appart doit rester impec comme un sou neuf ! Puis elle jura sans retenue.

Le prêtre ne releva même pas car, émergeant un instant de ses propres contradictions, il réalisait maintenant la situation dans l’esprit de Cynthia :

« On a flingué son instrument de travail »…

          -Heu…Alors ça c’est pas cool…

Le duo semblait avoir égaré ses étincelles.

-Ouais…admit Cynthia en contemplant amèrement les dégats.

Pierre-Alexandre se sentait tout aussi perturbé, mais pour de bien différentes raisons.

Un désagréable sentiment de remord tentait maintenant de s’immiscer en lui insidieusement, dans le but peut-être d’éteindre l’éruption volcanique, mais la lave était encore bien trop active.

Maladroitement, il caressa l’épaule sublime de son amie. La tempête de leur préface amoureuse avait fortement décoiffé la belle, ce qui ajoutait un léger piment sauvage à ses atours.

Momentanément vaincu, le remord battit en retraite.

Mais Cynthia avait brutalement changé d’humeur. Repoussant doucement la main de son ami, elle dit d’une voix morne et désenchantée :

-Et puis tu sais, moi, faire l’amour…là ce soir, j’ai plus très envie…Je fais déjà ça tous les jours…T’es au courant…

Et le volcan, au plus fort de sa nature, dut accepter la loi de l’océan.

Oh, il fallut un vrai déluge !...

Finalement, Pierre-Alexandre remit de l’ordre à sa tenue puis il consulta sa montre.

-« Nom de Lui », mais c’est huit heure du mat !

La formule arracha un petit sourire à Cynthia.

Spontanément, les deux amis tombèrent dans les bras l’un de l’autre avec une vraie tendresse, puis ils prirent congé tristement.

-Prends bien soin de toi, ma belle !

Et quelques instants plus tard, Pierre-Alexandre descendait les escaliers de la maison dans un grand état de confusion.L’immeuble en question abritait ouvertement les activités d’un joli nombre de consoeurs de son amie Cynthia.Toute la ville était au courant.

« Un bordel autorisé par le Conseil d’Etat » se dit le désenchanté en arrivant au rez-de- chaussée, puis il poussa la porte d’entrée et tomba nez à nez avec une dame d’une soixantaine d’années.

-« Oh merde, Madame Pahud ! » se dit le prêtre terrorisé.

Madame Pahud, qui avait perdu son mari l’année dernière, était l’une des plus fidèles pénitentes du père Pierre-Alexandre, sur l’autre rive, aux Pâquis…

En reconnaissant le ministre de sa conscience, elle eut un étrange petit sourire :

-Bonjour mon Père…

 

 

 

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Commentaires

11.03 | 23:43

Baume de beaux mots : peu de mots, peu de maux....

...
03.03 | 17:50

coucou j'addore martina stoessel je suis allee la voir au REX a Paris c'était genial

...
03.12 | 20:15

Salut

...
12.02 | 09:07

Bravo !! très jolie histoire La Pignata J'y vais de ce pas !!

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