Le temps d'un cadeau

En-tête

Le temps d’un cadeau :

 

Tapis entre deux buissons, Rmürgl attendait.

Son instinct de chasseur l’avait averti de la présence du troupeau bien avant que celui-ci n’apparaisse.

A l’orée de la forêt, les mammouths avançaient tranquillement dans sa direction, sûrs de leur force et de leur nombre.

L’homme les observa un instant. Une pensée venait de naître dans le brouillard de sa conscience :

« Trop gros » se dit-il avec contrariété.

Heureusement les animaux semblaient avoir changé d’avis. Sous la conduite du grand mâle, ils avaient obliqué et prenaient maintenant une autre direction.

Au loin, Rmürgl devinait le lac qui miroitait doucement en cette fin d’après-midi d’été. Dans le fond du paysage les berges se rejoignaient, et le lac devenait fleuve.

Le chasseur observait encore le départ du troupeau, lorsque soudain il devina une présence dans son dos. En même temps, il entendit une succession de sons inconnus qui semblaient provenir d’une voix humaine :

-       Quand j’tiendrai c’t’enfant d’salaud d’mécano qui a réglé cette saleté de compteur temporel !... »

Le chasseur s’était retourné d’un bon, et il fut envahit par une peur atroce.

Une énorme boule lumineuse et transparente venait de se matérialiser et restait suspendue là, dans l’air, à un mètre du sol. A l’intérieur, Rmürgl distingua nettement un homme assis et entouré d’une foule d’objets incompréhensibles qui s’allumaient et s’éteignaient rapidement comme autant de feux.

-       Cet espèce de néanderthal doit sûrement être en train de me prendre pour Dieu en personne !...

Confortablement installé dans son scooter temporel, Weeel venait de réaliser la présence du chasseur. Il pensa un instant le capturer et le rapporter comme cadeau à sa fiancée, mais Eloa avait des goûts très précis, de plus elle trouverait cela sûrement très snob, et, de toute façon, elle lui avait demandé tout autre chose comme cadeau de mariage…

Emergeant de ces douces pensées, Weeel pianota sur le clavier de l’ordinateur de bord afin de l’interroger. Fidèlement, celui-ci ne tarda pas à lui répondre de sa voix monotone :

« Nous sommes en 2012. »

-       Je ne suis peut-être pas très calé dans l’histoire de cette époque, mais que je sois changé en astronef si nous sommes en 2012 !

Weeel posa une ou deux questions supplémentaires à la machine. Au bout de quelques secondes, l’ordinateur avoua presque avec déférence :

« Erreur découverte. Trajectoire temporelle corrigée. Départ dans quinze secondes. »

Lorsque subitement la boule de lumière disparut, Rmürgl se sentit habité par une force étrange et nouvelle. Il sut qu’il devait rentrer auprès de la tribu et il sentit qu’il allait parler longuement aux hommes…

 

 

Weeel ressentit cette sensation d’écœurement, accompagnée d’une légère perte de conscience, au moment où le scooter temporel plongea dans le temps. Lorsqu’il rouvrit les yeux, la machine était parvenue à sa nouvelle destination.

L’ordinateur annonçait à nouveau 2012, et Weeel se demanda si le technicien qui s’était occupé de sa programmation avait mis volontairement ce ton de majordome dans le timbre vocal de l’appareil.

Au dehors, le ciel, la terre, tout paraissait gris.

Sur la gauche, Weeel découvrit les restes d’une autoroute. Le revêtement était fissuré de partout, et une sorte d’herbe noirâtre s’attaquait à la construction.

Le voyageur temporel se rappela avec amusement, qu’à cette époque lointaine, les véhicules se déplaçaient encore sur des roues !...

Tournant la tête, il s’attendit à découvrir le lac ; ce même lac qu’il « venait » de contempler lors de son précédent saut dans le temps, des centaines de milliers d’années auparavant à l’époque des mammouths  et des hommes des cavernes.

Un instant Weeel douta de ses sens devant l’aspect dantesque du paysage. Le lac avait changé de place.

Il s’était déplacé de quelques kilomètres vers l’ouest et ses eaux boueuses se jetaient maintenant dans un immense cratère qui remplaçait purement et simplement la montagne qui aurait dû normalement se trouver là.

Weeel interrogea l’ordinateur qui lui répondit de sa voix de maître d’hôtel :

« La montagne s’appelait autrefois le Salève. »

En même temps, une foule d’informations historiques arrivaient sur un écran et Weeel comprit instantanément.

En réalité il venait d’émerger juste quelques années après le grand choc nucléaire aux alentours de l’an 2050.

-       C’est ce bordel de compteur temporel qui fait encore des siennes !

Il jura en pensant au concessionnaire de chez « Chrono-scooter ». Le type allait drôlement se faire sonner les cloches lorsque l’engin retournerait à son époque !

Weeel songea de nouveau à cette période troublée de l’histoire, en essayant d’imaginer ce à quoi pouvait bien ressembler une guerre nucléaire.

Comme pour confirmer sa pensée, un voyant lumineux se mit à clignoter obstinément sur le tableau de bord.

A l’extérieur, la radioactivité accusait un taux insensé.

En principe, s’il ne quittait pas le scooter, le voyageur temporel était parfaitement protégé, néanmoins, Weeel fut envahi par une sorte d’horreur animale à la vue du spectacle.

La végétation était devenue quasi inexistante, et le ciel qui charriait encore les milliards de tonnes de terre satellisées par les explosions nucléaires, ne laissait plus passer qu’une lueur blafarde.

De ce fait la température avait considérablement baissé sur l’ensemble de la planète et Weeel fut étonné de constater encore une présence humaine :

A une vingtaine de mètres, deux hommes à moitié nus, barbus et hagards, se battaient sauvagement à coups de barres de fer. L’un d’eux trébucha soudain, ce dont l’autre profita immédiatement pour lui asséner un coup d’une violence inouïe.

Weeel vit nettement la tête de l’homme qui éclatait littéralement sous la violence du choc.

Le vainqueur posa un pied sur la poitrine de son adversaire, et soudain, il poussa une sorte de hurlement terrifiant en signe de victoire.

Weeel sentit la nausée l’envahir. Il détourna son regard tout en souhaitant ardemment se trouver le plus loin possible de cette scène, puis, reprenant de l’ascendant sur lui-même, il se réfugia à nouveau dans des considérations historiques :

Combien de siècles avait-il fallu à l’humanité pour se relever de cette horreur planétaire ?

Mentalement il fit un rapide calcul et le chiffre obtenu lui donna le vertige.

« Trajectoire temporelle corrigée. Départ dans 12 secondes. »

Insensible à ses états d’âmes, l’ordinateur le ramenait à la réalité.

Quelques instants plus tard, le sifflement caractéristique se fit entendre et le « Chrono-scooter »bascula dans le temps une nouvelle fois.

Le « Chrono-scooter » était équipé de ce que les techniciens appelaient familièrement un « renifleur ».

C’était un système de détection dont le but était de reconnaître la nature du terrain au moment de l’émergeance, ceci afin d’éviter que la machine temporelle ne se matérialise, par exemple, au-milieu d’une montagne.

« Nous sommes en avril 2012. »

L’ordinateur s’obstinait à nouveau puis, soudain commercial, il ajouta :

« Avec les plus sincères remerciements de la maison « Chrono-scooter » et joyeux séjour dans cette époque ! »

Weeel respira, car cette phrase était le signe que toutes les données concordaient et qu’il était réellement parvenu à sa destination. A moins, au cours du voyage d’avoir laissé la machine se faire emporter par un remous temporel,  ce qui était extrêmement rare, il avait toutes les chances d’être vraiment en 2012.

Le « renifleur » s’était arrangé pour poser le scooter temporel dans un  petit bois au milieu d’une clairière à quelques kilomètres de la ville.

Weeel quitta la machine habillé en homme du 21ème siècle, non sans avoir pris la précaution de faire disparaître le « chrono-scooter. »

En fait, il le renvoya dans le temps. L’appareil y resterait ainsi en suspension jusqu’à ce que le voyageur temporel décide de le rappeler.

Pratiquement, un système de commande miniaturisé avait été placé dans l’une de ses molaires et, par une succession de pressions de la langue, Weeel pouvait faire disparaître ou apparaître le « chrono-scooter » à tout moment.

La nuit tombait et Weeel quitta rapidement la clairière.

Il marcha d’un bon pas sur une petite route en direction du lac qui, cette fois, se trouvait encore à la place que la nature lui avait désignée, puis il atteignit une grande route au bord de laquelle se trouvait un écriteau qui indiquait : « Versoix ».

Au loin Weeel devina la ville, et il marcha dans cette direction en chantonnant un air martien. En même temps, il se souvint du nom de la ville : « Genève ».

Ce fut la chanson qui lui fit penser à nouveau à sa fiancée.

Eloa était musicologue.

Elle avait étudiée cette discipline comme passe-temps, au cours des soixantes premières années de son adolescence et s’était ainsi spécialisée dans la musique ancienne.

Pour des raisons mystérieuses, bien que probablement sentimentales, elle avait accumulé un grand savoir sur la période dite « barbare ». (Toute la musique jusqu’au grand choc nucléaire. Cette invraisemblable musique tellement imparfaite et encore pleine de passion, ce curieux sentiment quasiment démodé pour un habitant du cent-vingtième siècle. Sauf peut-être pour Eloa…)

Eloa.

Weeel imagina un instant la perfection de ses traits.

Elle était née sur mars et, comme tous les colons venus au monde sur la planète rouge, elle avait ce fascinant regard calme qui fait penser à la poésie des grands déserts martiens…

Weeel se remémora le jour où il avait osé la demander en mariage.

D’abord elle n’avait rien répondu. Puis elle s’était mise à rire de cette manière tellement charmante et purement martienne. Ensuite, faisant semblant de reprendre son sérieux, elle avait dit presque capricieusement :

-       Alors je veux un magnifique cadeau !

Comme par pudeur, la conversation avait repris un ton sérieux et Weeel découvrit qu’Eloa avait une idée fixe depuis plusieurs années : Dénicher ce qu’elle appelait un « authentique petit joyau culturel barbare » daté de l’an 2012. Un vrai trésor, que son esprit collectionneur rêvait d’acquérir.

Ainsi que la plupart des gens, Weeel était un peu inquiet à l’idée de visiter cette période angoissante de l’histoire, mais que n’eût-il consenti pour la belle martienne…

Le lendemain, Weeel se précipita chez « Chrono-scooter » afin de louer une machine.

Non sans difficultés d’ailleurs, car la mode était justement aux voyages temporels.

Les gens passaient volontiers leurs vacances à visiter le passé.

Weeel avait même un ami qui était allé prendre une photo de Moïse, et auparavant il avait ramené un film entier d’un combat de gladiateurs dans la Rome antique.

Le surlendemain, Weeel fit une séance d’ « hypno-savoir » pendant une heure afin d’apprendre la langue des habitants de cette époque lointaine.

Quelques jours plus tard, « Chrono-scooter » lui fit parvenir un lot d’habits de l’époque et Weeel, le cœur en fête, plongea dans le temps aux commandes d’un engin flambant neuf.

 

Un bruit de klaxon tira le voyageur de sa rêverie.

Il était bien en train de marcher dans l’une de ces rues bruyantes, au milieu d’une ville du 21ème siècle, respirant les microbes de cet air aux senteurs animales…

Weeel sortit un étrange objet de sa poche, enfin étrange pour lui, mais normal pour un habitant de cette époque.

« Il paraît qu’ils appellaient ce truc un portable »…songea-t-il avec amusement.

Le voyageur temporel avait remarqué de nombreux passants en train de consulter ce genre d’appareil en marchant.

En réalité, le système qui lui avait été remis au départ de son époque par « Chrono-scooter », n’avait que l’apparence d’un téléphone portable du 21ème siècle.

L’entreprise qui louait les véhicules spacio-temporels soumettait ses clients à l’anonymat le plus stricte au cours du voyage, car, le concessionnaire l’avait indiqué à Weeel de manière un peu mystérieuse avec un petit sourire :

« Il vaut mieux ne pas trop déranger le passé… »

Will observa avec tendresse le fac similé de cet objet préhistorique qui avait été transformé, pour les besoins de la cause, en une technologie de repérage pour le voyageur.

Quelques manipulations plus tard, l’appareil lui indiqua le nom de la rue qu’il recherchait ainsi que le chemin à suivre et, après une dizaine de minutes à pieds, il découvrit la plaque contre le mur de la maison qui indiquait : « Rue de Rive ».

Grâce à ses séances « d’hypno-savoir », Weeel n’avait aucune peine à déchiffrer la langue française de l’époque.

« Bon, le magasin maintenant. »

Par chance, le voyageur découvrit l’enseigne rapidement :

« La FNAC » lut-il sans comprendre.

Tout était parfait, et si ce compteur temporel ne lui avait pas encore joué un de ses tours pendables de machine stupide, il était au bon endroit au bon moment.

Le cœur battant du pèlerin qui touche enfin au but, Weeel pénétra dans l’étrange construction.

« Incroyable…j’hallucine…Quels matériaux de construction étonnants…Je me demande …et toutes ces odeurs inconnues de mes sens…Ah, j’entends de la musique…mais quelles sonorités bizarres…

Il marchait dans le magasin comme pris de boisson.

Soudain la chance lui sourit une nouvelle fois, car il venait de repérer un aménagement qui portait une inscription : « Nouveautés ».

Sur une table, un ensemble de livres.

Rempli d’émotion, il s’approcha comme un archéologue bien-heureux :

« C’est donc ça…un livre »…se dit-il en saisissant l’un des objets.

Il l’ouvrit, feuilleta les pages avec fascination, et c’est alors que l’odeur du papier neuf parvint à ses narines.

« Dis-donc, ça sent rudement bon… » réalisa-t-il comme un petit enfant.

Puis revenant à la réalité, il le reposa.

« Il faut que je trouve le bon. »

Fébrilement, il passa les bouquins en revue quand soudain, il vit le Graal…

Il était là, entre un livre qui s’intitulait : « DSK ou la quatrième hypothèse » et un autre ouvrage : « Fukushima, la fuite en avant. »

LE livre dont rêvait Eloa depuis toujours pour sa collection d’objets barbares.

L’image de la martienne de ses rêves relança les ardeurs de Weeel.

Il se saisit de son butin, se rappela qu’avant de partir, il devait encore s’acquitter d’un geste bien saugrenu pour un habitant du cent-vingtième siècle.

Pour ce faire, il sortit ces morceaux de papier insolites et froissés qui faisaient partie de son équipement, les tendit à un genre de travailleuse qui se trouvait assise derrière une drôle de machine.

« Vous avez la carte FNAC ? » lui demanda la personne.

« Ce doit être une expression locale » pensa-t-il, et il s’excusa en disant qu’il n’était pas de la région.

La femme voulut encore absolument lui rendre d’autres papiers froissés qui parurent extrêmement sales à Weeel. Néanmoins, il empocha rapidement le tout et quitta le magasin en serrant fortement dans sa main la précieuse acquisition :

Le cadeau d’Eloa.

Surexcité par la réussite de son entreprise, Weeel n’eut alors plus qu’une idée : Regagner son époque au plus vite afin de rejoindre son Eloa et lui offrir le fruit de son aventure dans le temps.

Il pressa le pas.

Tout en songeant à ce cadeau invraisemblable, il revit le titre de l’ouvrage.

Il n’en comprit pas le sens, pourtant il trouva que cela sonnait bien : « Contes en Suisse ».

Quant au nom de son auteur, il provoquait une musique amusante à ses oreilles : « Alain Guyonnet ».

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Commentaires

11.03 | 23:43

Baume de beaux mots : peu de mots, peu de maux....

...
03.03 | 17:50

coucou j'addore martina stoessel je suis allee la voir au REX a Paris c'était genial

...
03.12 | 20:15

Salut

...
12.02 | 09:07

Bravo !! très jolie histoire La Pignata J'y vais de ce pas !!

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